Unis Contre l'Extrême Droite

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« le conspirationnisme sert de porte d’entrée à l’antisémitisme »

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Pour ConspiracyWatch, « le conspirationnisme sert de porte d’entrée à l’antisémitisme »

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Les théories complotistes explosent ces dernières années. Le site ConspiracyWatch.info est une source importante de veille et d’analyse sur le sujet. Quelques jours avant la conférence de Soral (particulièrement actif dans la diffusion des thèses conspirationnistes sur le net) et de Gilad Atzmon à Lyon, on a posé quelques questions à l’animateur du site, Rudy Reichstadt pour éclairer nos lanternes.

Dans quelle mesure l’antisémitisme joue-t-il pour vous un rôle de porte d’entrée, de pilier, de pivot, aux théories conspirationnistes d’extrême droite ?

Rudy Reichstadt. Je prendrais les choses dans le sens inverse : c’est plutôt le conspirationnisme qui sert de « porte d’entrée » à l’antisémitisme. Dans sa dénonciation de manipulateurs de l’ombre, de marionnettistes cachés dans les coulisses, le conspirationnisme en arrive très souvent à assimiler ces comploteurs supposés aux Juifs. Pourquoi ? Parce que, pour des raisons historiques, il existe en circulation, disponible et « prêt à l’emploi », un abondant matériel indissolublement complotiste et antisémite. C’est particulièrement flagrant dans la littérature consacrée aux « Illuminati » qui réactualise le mythe du « complot judéo-maçonnique ».

Comment les termes "sionisme" et "antisionisme" permettent-il à l’extrême droite de réactualiser l’antisémitisme, sous couvert d’indignation face aux crimes du gouvernement israélien contre les Palestiniens ?

R.R. L’opposition politique au sionisme telle qu’elle a pu se développer entre la naissance du mouvement sioniste (1897) et la création de l’Etat d’Israël (1948) est en partie un phénomène juif. Qu’il soit d’inspiration religieuse ou laïque, socialiste ou libérale, cet antisionisme a pour l’essentiel quasiment disparu. Reste l’hostilité au sionisme en tant que soutien à l’existence d’un Etat juif en Palestine mais qui n’a de sens que dans la perspective d’un nationalisme arabe irrédentiste ou dans celle d’un internationalisme hostile par principe à toutes les identités nationales et appelant à la dissolution de tous les Etats sans distinction.

Mais « l’antisionisme » dont vous parlez n’est pas qu’une position par rapport au sionisme. C’est une obsession. L’antisionisme paranoïaque d’un Dieudonné, d’un Alain Soral ou d’un Yahia Gouasmi – le président du Parti Anti-Sioniste, qui explique très sérieusement que « derrière chaque divorce, il y a un sioniste » (sic) – prend historiquement sa source dans un courant antisémite qui interprète tout bonnement le sionisme comme un « complot juif ». L’idée qui est au centre de ce discours est que le sionisme n’est pas un mouvement national mais avant tout un « projet de domination mondiale », la pointe émergée d’une cabale secrète des Juifs contre le genre humain. Ainsi les Protocoles des Sages de Sion sont-ils présentés dès 1917 par ses commentateurs comme « les minutes de séances tenues secrètement au cours du premier Congrès sioniste ». Cette idée est d’ailleurs clairement formulée par Hitler dans Mein Kampf (1925) : « [Les Juifs] n’ont pas du tout l’intention d’édifier en Palestine un Etat Juif pour aller s’y fixer ; ils ont simplement en vue d’y établir l’organisation centrale de leur entreprise charlatanesque d’internationalisme universel ».

Ainsi, les antisémites ont commencé par incorporer un discours « antisioniste » à leur discours plus général de dénonciation d’un « complot juif mondial ». Ce n’est que dans un second temps, après la Seconde Guerre mondiale, qu’ils vont faire passer la critique radicale du sionisme au premier plan. D’abord parce que Hitler avait « déshonoré l’antisémitisme » (Bernanos) et que « l’antisionisme » permettait de camoufler l’expression d’un antisémitisme non assumé (c’est ce qui fera dire à Jankélévitch que « l’antisionisme est la permission d’être démocratiquement antisémite »). Ensuite parce que l’Etat d’Israël a vraiment vu le jour, événement qui va comme confirmer rétrospectivement les craintes des antisémites qui vont dès lors concentrer leurs attaques contre un « Sionisme » largement fantasmagorique.

Comment interprétez-vous le fait que des personnalités juives s’associent aux réseaux soraliens, comme Jacob Cohen ou Gilad Atzmon ?   

R.R. Que des personnalités juives ou réputées telles se fassent les complices d’antisémites déroute le sens commun, qui y voit quelque chose d’insolite, d’absurde, de contradictoire dans les termes. Mais cela ne devrait pas surprendre. D’abord parce que c’est loin d’être nouveau : songeons aux cas fameux, au XIXème siècle, des complotistes antisémites Jacob Brafman ou Osman Bey pour ne citer qu’eux. Ensuite parce que ce phénomène de « transfugisme » se rencontre dans d’autres configurations : certaines personnes issues d’une minorité stigmatisée font le choix de rejoindre les rangs de leurs ennemis naturels et cela n’est pas propre aux personnes d’origine juive.

Quant à Cohen et Atzmon, ils remplissent au sein de la mouvance formée autour de Soral et Dieudonné une fonction parfaitement claire : celle de caution de moralité permettant à leurs amis de parer l’accusation d’antisémitisme – la ficelle est un peu grosse mais cela a sans doute pour effet de sauver les apparences auprès du public qu’ils essaient de séduire. Ils y trouvent en retour une rétribution symbolique : on les célèbre, on loue leur « courage », leur « probité », ils gagnent en notoriété. Le narcissisme fait probablement partie de leurs motivations. Mais il entre évidemment dans ce genre d’engagement un dosage tout à fait singulier de motifs d’ordre biographique et psychologique.

Jacob Cohen et Gilad Atzmon ne sont pas les seuls dans leur genre. Mais gardons-nous de la tentation de dresser des listes. Laissons à l’extrême droite cette vieille tradition paresseuse qui dispense de discuter les arguments de l’adversaire. L’origine d’un individu ne devrait pas, de manière générale, être considérée comme un argument valable dans un débat politique digne de ce nom.


24/05/2014


Avec les opprimés toujours, avec les antisémites et les confusionnistes, jamais !

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Avec les opprimés toujours, avec les antisémites et les confusionnistes, jamais !

Ce texte est né de la volonté d’établir un positionnement politique sur l’antisionisme au sein de l’antifascisme. Il s’agit pour nous d’apporter des clarifications idéologiques face à ce qui nous semble être des erreurs stratégiques et politiques, qui alimentent une confusion malsaine et des proximités avec nos ennemis.

Nous nous sentons contraints à produire ce texte, mais nous ne considérons absolument pas qu’il constitue le centre du débat dans la situation actuelle. Nous pensons qu’il est nécessaire d’en parler, cela permettant de réduire l’espace pris par les antisémites, sous le couvert politiquement correct d’antisionisme.

Il est important pour nous de préciser qu’en tant que militants anticapitalistes et antifascistes radicaux nous sommes contre toutes les frontières, tous les états et souhaitons leur disparition et que, dans la guerre sociale en cours, nous refusons toute compromission avec l’ennemi quel que soit le sujet concerné et le visage arboré par  celui-ci. Nous sommes opposés à l’extrême-droite, au pouvoir en Israël et à sa politique coloniale, comme dans toute autre région/pays du monde.

Rappel des faits

Lors de la manifestation du 9 février contre le fascisme et l’antisémitisme à Paris est apparue une banderole “Contre le sionisme et le fascisme”(2). Le 22 février, à Toulouse, le groupuscule marxiste-léniniste OCML-VP a expulsé  la représentante locale du CRIF de la manifestation contre l’antisémitisme, organisée suite à des tags qui proclamaient entre autre “CRIF  A MORT”. Le communiqué suivant cette expulsion(1) indiquait que le CRIF n’avait pas sa  place dans les manifestations contre l’antisémitisme, “Ni à toulouse ni  ailleurs”. Le neuf Mai à Paris la banderole Contre le sionisme et le fascisme  était une nouvelle fois brandie. Le 15 mai 2014, le CAPAB, Génération-Palestine, l’UJFP et Paris 8 Palestine organisaient à Paris 8 une projection-débat sur le thème : “extrême droite et sionisme une alliance contre nature ?”(2).

Nos positions

Le  sionisme peut-être perçu de différentes manières et il serait trop long  de toutes les énumérer, ce qui n’est pas l’objet de ce texte. Quoiqu’il en soit il peut être défini sommairement comme une volonté politique de créer un territoire sur lequel vivrait le peuple juif .

Il est pour nous inconcevable de souhaiter la disparition d’un État en particulier (içi l’État d’Israël) en faveur d’un autre (ici l’État palestinien) ou de refuser le droit à certains individus d’habiter et de circuler sur un territoire donné à cause de leurs origines ou de leur religion. Nous avons des principes d’égalité, de droit à l’autodétermination, de liberté de circulation et d’installation, nous tenons à souligner que si un droit s’applique à l’un, il s’applique à tous.

Il  nous semble également inconcevable de considérer sur un pied d’égalité le fascisme et le droit d’un peuple à disposer de lui-même.

Par ailleurs tout comme il peut exister plusieurs écologies politiques il n’existe pas UN sionisme mais DES sionismes allant de l’extrême-droite  nationaliste et/ou religieuse, à l’extrême gauche marxiste voire libertaire. La question de la forme qu’a pris l’État d’Israël ou de sa  politique ne peut donc pas être réduite au fait qu’il soit le fruit du  sionisme tant les courants politiques qui y prennent part sont variés et parfois complétement opposés. De plus, réduire la société  israélienne au seul fait sioniste est un terrain dangereux, car c’est  nier qu’elle puisse être traversée par des contradictions (sionistes anti-colons et colons antisionistes par exemple), c’est nier que  la  lutte de classe la traverse aussi, en faisant des habitants d’Israël, une sorte de bloc monolithique, un peuple-classe.

Se définir comme étant “antisioniste”, c’est donc se définir contre le droit des juifs à habiter ensemble un lieu, en l’occurrence il s’agit d’être contre l’existence d’Israël et de ses habitants.

Israël  mène actuellement et depuis trop longtemps une politique coloniale hors de ses frontières, politique à laquelle nous sommes fermement opposés.  Cependant ce type de politique a été menée par beaucoup d’autres États comme la France et l’est également actuellement par la Chine au Tibet où  la Russie en Tchétchénie, et le fait est qu’avant celui ci, aucun  conflit de type anti-colonial n’a nécessité la disparition de l’État colonisateur. De même, actuellement, dans les autres conflits anti-coloniaux, les colonisés réclament légitimement leurs droits à disposer d’eux-mêmes, pas la disparition du pays d’origine de leurs oppresseurs. (Les tibétains ne souhaitent pas la disparition de la Chine ni les basques celle de l’Espagne et de la France)

Se définir comme “antisioniste” constitue pour nous de la part d’antifascistes une mise en contradiction avec les idées et les valeurs qu’ils défendent et une erreur stratégique majeure due à des erreurs d’interprétation et de vocabulaire politique, ainsi qu’a une désinformation orchestrée à ce sujet par des individus refusant tout débat sur la question et accusant tout contradicteur de compromission avec Israël, le Mossad, ou au “lobby sioniste”.

Ce  qui nous préoccupe réside dans les proximités malsaines auxquelles cette bêtise peu utile “antisioniste” (appelons les choses par leur  nom) mène nos camarades. Car rappelons le, l’antisionisme est avant tout ce qui sert de masque et de fond de commerce à une large partie de l’extrême-droite antisémite.

(1) //www.vp-partisan.org/article1200.html
(2)https://www.facebook.com/148552771986765/photos/a.151853658323343.1073741830.148552771986765/292088370966537/?type=1&theater

 

Une critique de la position de l’UJFP

Les amitiés de l’UJFP

En  2012 a Lyon L’UJFP soutient le confusionniste René Balme (1) qui relaie les textes  d’une bonne partie de la complosphère, parfois des  négationnistes et soutient Dieudonné.(16)

l’UJFP et Jacob Cohen

Écrivain s’inscrivant désormais dans la sphère soralienne, il donne des interviews et des conférences pour Égalité et Réconciliation (5), ces livres sont distribués par Kontre Kulture (4). Quenellier (6) il apporte son  soutien a Dieudonné “victime du lobby sioniste”
Avec Gilad Hatzmon Jacob Cohen sert de caution “juive” à Dieudonné (Gilad Hatzmon se produira  prochainement au théâtre de la  main d’or en tant qu’ “haineux de lui-même et fier de l’être”).
Il fut question de son “exclusion ou non” (sic) de l’UJFP, qui ne l’a toujours pas rendue publique. (7)
En l’absence de clarification de la part de l’UJFP, nous sommes en droit de penser que l’exclusion n’a pas eu lieu, puisque 8 mois après sa suspension Jacob Cohen est encore invité par l’UJFP (et GP) à se produire en conférence à Lille (13). Certaines associations  organisatrices de la conférence ont préféré discrètement se retirer, vu le caractère sulfureux de l’orateur (AFPS).
Jacob Cohen présent au “congrès de  la dissidence” avec Dieudo, Soral, Laurent Louis, Kemi Seba… (8)

Il  nous est difficile de comprendre comment des organisations comme l’UJFP et GP qui se veulent lutter pour l’émancipation et manifester a nos cotés contre le racisme puissent collaborer avec un tel personnage.

De Generation Palestine

Le 30  octobre 2013, il est une nouvelle fois invité par GP à Lille pour une conférence intitulée « Que pouvons-nous faire face à Israël ? »  et qui sera filmée et diffusée par le Cercle des  Volontaires, un satellite soralien.(11)(12)
Il nous semble difficile politiquement de se poser en défenseur des palestiniens et de défendre El Assad responsable de la répression du camp de Yarmouk. (15)
GP 69 a aussi organisé une conférence avec un élu municipal PCF, grand admirateur de Soral au point de lui offrir son écharpe tricolore. (9)

Génération Palestine est “une association de jeunes d’Europe luttant pour la  reconnaissance et le respect des droits du peuple  palestinien.”  (Source :  GP)
Nous pouvons concevoir que cette association ne soit pas au fait de personnalités évoluant vers l’extrême droite. Pourtant il semble difficile de les ignorer. Parmi celles-ci, Michel Collon.  Boutiquier s’étant déjà fait remarquer pour son  soutien aux dictateurs  Khadafi et El Assad (14), il est  également proche du réseau Voltaire de Meyssan dont il relaie la propagande. Dans le livre Israël parlons-en il travaillera avec Paul-Eric Blanrue,  négationniste notoire, et Jean Bricmont, militant de l’abrogation de la loi Gayssot (3). GP l’avait invité plusieurs fois pour débattre au sujet de ce livre en 2010 (10). Ce que déjà, à l’époque, des militants avaient critiqué sans que cela n’ait de conséquence.
Ces simples éléments suffisent à douter de l’objectivité de ce journaliste sur le conflit Israël/Palestine, ainsi que sur les positions de Génération Palestine sur ce dernier.

L’UJFP et GP sont des associations se voulant progressistes et combattant les inégalités et les discriminations. En outre ces associations luttent pour l’émancipation des peuples. En ce cas pourquoi politiquement se prononcer contre l’existence d’Israël et au droit du peuple juifs à avoir un endroit où vivre?
Nous ne comprenons pas non plus comment L’UJFP et GP qui manifestent à nos cotés contre le fascisme peuvent accueillir en leur sein des personnes comme Michel Collon et Jacob Cohen.

Notre solidarité et notre égalitarisme nous obligent à soutenir TOUS les peuples dans le respect de leurs droits.

 

Ce texte est envoyé a : CAPAB, Génération Palestine, La Horde, UJFP,  ….

Nous  regrettons le manque d’ouverture et de dialogue  des organisations CAPAB  , GP Paris, AFA Paris-banlieue. Nous avons  individuellement tenté de dialoguer,  nous n’avons trouvé en retour que des censures (exception faite de La Horde). Nous avons diversement  proposer des arguments et  des débats. Ce refus nous a amener a nous  construire ce texte collectif.
Ce texte se veut un outil de dialogue et de réflexion. Le but est d’amener des éléments permettant de faire évoluer le débat sur la question du sionisme. Nous pensons que le partage des connaissances et arguments permettront de retrouver de la sérénité dans ce débat.

 

solidaire égalitaire libertaire

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(1) //www.ujfp.org/spip.php?article2311 //www.brasiersetcerisiers.antifa-net.fr/probleme-parti-de-gauche-extreme-droite/ //www.parasite.antifa-net.fr/la-limite-est-franchise/
(2) //www.humanite.fr/fil-rouge/mercredi-19-decembre-a-lille-soiree-sous-le-theme-peut-on-parler-librement-de-la-palestine-
(3)  Michel  Collon, co-directeur du livre “Israël, parlons-en!”, livre qui rassemble 20 entretiens dont certains avec Jean Bricmont et Paul-Eric Blanrue //danactu-resistance.over-blog.com/article-israel-parlons-en-un-livre-de-michel-collon-51737640.html
(4)//www.conspiracywatch.info/Jacob-Cohen-caution-morale-de-l-antisionisme-paranoiaque_a977.html
(5)//www.egaliteetreconciliation.fr/Conference-de-Marion-Sigaut-et-Jacob-Cohen-21006.html
(6)//www.dailymotion.com/video/x19k2db_jacob-cohen-juif-antisioniste-glisse-une-quenelle-a-manuel-valls-en-soutien-a-dieudonne_news
(7)//www.silviacattori.net/article3134.html
(8) //www.streetpress.com/sujet/132363-a-bruxelles-la-galaxie-soral-prend-une-douche
(9) //www.parasite.antifa-net.fr/appel-pour-un-sursaut-salutaire-de-lantifascisme/  //www.generation-palestine.org/sites/default/files/invitation%20R%C3%A9union%20Palestine%20Saint-Priest.pdf
(10)//rebellyon.info/Conference-debats-Israel-parlons.html
(11)   //www.cercledesvolontaires.fr/2013/11/07/michel-collon-pour-moi-lensemble-de-letat-disrael-est-terroriste/
(12) qui est le cercle des volontaires : //blogs.mediapart.fr/blog/frachon23/110912/alerte-antifasciste-le-cercle-des-volontaires
(13) //www.humanite.fr/fil-rouge/mercredi-19-decembre-a-lille-soiree-sous-le-theme-peut-on-parler-librement-de-la-palestine
(14)//communisme-ouvrier.info/?Non-a-la-presence-de-Michel-Collon
//soliranparis.wordpress.com/2013/04/05/alerte-antifasciste-lille-conference-de-soutien-a-bachar-al-assad/
(15)//orientxxi.info/magazine/l-enfer-de-yarmouk-camp,0518
(16)//www.ujfp.org/spip.php?article2311

[Ndr: Les écrits qui figurent dans la rubrique "apports théoriques" n’engagent que le/les auteur/s qui les signe/nt.]


24/05/2014


Soral : des apparences de l’islamophilie… au paternalisme néocolonial

//www.rue89lyon.fr/2014/04/03/disciples-alain-soral-nauseabondent-lyon/

Quand les disciples d’Alain Soral nauséabondent à Lyon

19548 VISITES | 181 COMMENTAIRES

TRIBUNE/ Un des cours donné récemment par Philippe Corcuff à l’Université Populaire de Lyon et les critiques aux relents nauséabonds qui lui ont été faites sur le site des fans locaux d’Alain Soral, considéré comme un des principaux inspirateurs intellectuels de Dieudonné, contribuent à braquer les projecteurs sur un groupe porteur d’un néoconservatisme xénophobe, sexiste, homophobe et nationaliste aux apparences « anti-système ».

Par Philippe Corcuff et Haoues Seniguer

Dans un climat de crise économique et sociale, de brouillage des repères éthiques et politiques, ainsi que de montée des xénophobies et des nationalismes en Europe, dont la progression du Front National aux élections municipales en France constitue une des modalités, il paraît particulièrement opportun de démonter l’illusionnismeporté par ce type de discours.

 

La propagande soralienne à destination des milieux musulmans, à Lyon et ailleurs

La photo d'Alain Soral utilisée pour son compte Twitter.

La photo d’Alain Soral utilisée pour son compte Twitter.

Egalité et Réconciliation (ER), la structure dirigée par Alain Soral, possède une antenne locale dans la région lyonnaise. Comment rendre compte à grands traits de cette implantation ? C’est un territoire qui, manifestement, intéresse les épigones soraliens. Selon des chiffres d’une étude de l’IFOP de 2009, il apparaît que la région Rhône-Alpes figure parmi les régions les plus importantes en matière de présence musulmane sur son territoire, avec un taux compris entre 5 et 10%.

La région lyonnaise a également la particularité d’être un foyer important du militantisme musulman et/ou de personnes issues de l’immigration. En effet, l’un des premiers grands noyaux de l’islam de France a précisément émergé à Lyon avec la création en 1987 de l’Union des Jeunes Musulmans de France (UJM). Ce n’est donc pas un pur hasard qu’un débat vif et contradictoire a opposé en 2012, sur les plateaux du site Oumma.com, Abdelaziz Chaambi, lyonnais, membre fondateur de l’UJM et président de CRI (Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie en France), à Alain Soral. Ce dernier prétend que le tiers des membres de son association serait des musulmans.

« Exclusivité Oumma TV : le duel Alain Soral/Abdelaziz Chaambi », publié par Oumma.com, 23 mars 2012.

 

« Français de souche », « de branche » ou de « fraîche date »

Alain Soral, qui est tout à la fois un militant politique et un entrepreneur économique, semble avoir compris qu’il pouvait exploiter les fragilités socioéconomiques et les questionnements identitaires, souvent intriquées, de nos concitoyens de culture musulmane. Il s’agirait alors pour lui de transformer des secteurs de cette catégorie de la population en une force d’appoint au projet de société que tend à porter Égalité et Réconciliation.

Contexte des échanges entre Philippe Corcuff et les rédacteurs du site Rhône-Alpes d’Egalité et Réconciliation

Le cours de Philippe Corcuff (audible sur le site de l’Université Populaire de Lyon) auquel ont assisté les auditeurs soraliens et rédacteurs de billets sur le site local d’Egalité et Réconciliation était intitulé « Quatre figures actuelles du brouillage idéologique : Laurent Bouvet, Jean-Claude Michéa, Eric Zemmour, Alain Soral ». Il s’est tenu le 18 mars dernier, dans le cadre d’une série de trois séances sur « Les années 1930 reviennent et la gauche est dans le brouillard ».

Ce projet apparaît marqué par un fort nationalisme associé à deux caractéristiques : le racialisme et l’antisémitisme. D’un côté, « le président » (sic) oppose « Français de souche » à « Français de branche » ou de « fraîche date » (ce type d’énoncé est volontiers utilisé par ses partisans), avec, par ailleurs, un rejet et un mépris manifestes des immigrés et des étrangers ; de l’autre, le polémiste accuse « les juifs » en général, par leur cosmopolitisme et « suprématisme » supposé intrinsèque, d’alimenter l’anti-France, de faire systématiquement le jeu de l’État d’Israël.

Il y aurait ainsi pour Soral le peuple de France, un, homogène, de couleur blanche et de « culture catholique » séculaire, et, en face, tous les autres, qui demeurent des ennemis potentiels ou des adversaires, dont certains peuvent cependant être cooptés, dont « les musulmans patriotes ». Cette représentation manichéenne du monde procède à chaque fois d’un essentialisme profond, sur lequel nous reviendrons.

 

Les chargés de communication : Farida Belghoul, Albert Ali, Camel Bechikh

L’un des axes principaux de la propagande soralienne à l’adresse des musulmans de religion ou simplement de culture consiste à les convaincre que « la communauté juive » dans son ensemble, parfois désignée de manière euphémisée comme « sioniste », organiserait leur ostracisation par son influence déterminante sur les centres du pouvoir.

C’est le retour du thème traditionnel du « complot juif » ! Soral s’efforce alors de fédérer « les musulmans patriotes » autour d’un ennemi commun qui demeure toutefois labile, ce qui autorise une plus grande plasticité selon le public visé et les contextes de discours : « le système » (désignant tour à tour « l’Empire », « la finance internationale », « les banques », « le capitalisme », « les élites », « les médias », etc.), doté toutefois le plus souvent de tonalités « juives » stigmatisées.

Soral et ses affidés jouent sur un ressort principal, dont ils proposent moins le dénouement que l’entretien : le fait que l’islamophobie, c’est-à-dire les discriminations anti-musulmanes et/ou anti-maghrébines, ne soit pas élevée au rang d’un problème public appelant une action ferme de la part des gouvernants. On pourrait même parler d’une certaine porosité électoraliste des gouvernants vis-à-vis de l’islamophobie (voir les analyses des sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, dans Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, 2013). Elle commence par la non-reconnaissance officielle du terme même d’« islamophobie ».

Pour crédibiliser sa prétendue islamophilie et arabophilie, Alain Soral s’est attaché les services de trois personnages clés, destinés en quelque sorte à gérer sa communication et à étendre son aura auprès des musulmans de France : Camel Bechikh, président de Fils de France, membre de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), Albert Ali, lui-même membre de l’UOIF, et Farida Belghoul, initiatrice des JRE (Journées de Retrait de l’École) contre « la théorie du genre à l’école » et fermement convaincue, à l’instar de Soral, que dans la coulisse agirait « la France judéo, maçonnique, socialiste, parlementariste, sodomite ».


Conférence d’Alain Soral, Farida Belghoul et… par ERTV
Dans « De l’antiracisme à Égalité & Réconciliation : rencontre avec Farida Belghoul », enregistrée le 22 juin 2013 au théâtre de la Main d’Or, Dailymotion, 15 août 2013. citation prélevée autour de 52 mn 30 secondes.

 

Soral : des apparences de l’islamophilie… au paternalisme néocolonial

À y regarder de près, les discours de Alain Soral sont truffés de paralogismes ou de défauts de raisonnement majeurs, lesquels, néanmoins, n’apparaissent pas nécessairement en tant que tels, tant une rhétorique de la transgression permanente et la désignation de boucs-émissaires commodes est susceptible d’avoir des effets de brouillage.

Par exemple, les proclamations islamophiles et arabophiles de Soral apparaissent contredites par des relents arabophobes et néocolonialistes moins visibles, voire par un mépris de classe et un paternalisme qu’il n’a de cesse de reprocher à ses adversaires politiques. Dans sa vidéo d’avril 2012, « Pourquoi la communauté Arabo-musulmane n’arrive pas à s’imposer ? » :

« Les maghrébins ne savent pas demander gentiment (…) La communauté [maghrébine/musulmane, ndla] est la plus mal vue de France, la plus méprisée de France, la plus humiliée de France (…) Ils [les Maghrébins/musulmans, ndla] sont toujours les plus mal lotis parce qu’ils n’ont toujours pas accédé au pouvoir politique, parce qu’ils n’ont aucun pouvoir économique (…) Les maghrébins sont dans un échec total : ils n’ont jamais atteint l’autonomie (…) ils continuent à mendier le travail et à mendier le respect, c’est-à-dire qu’ils sont totalement dans l’indigénat ».

Autrement dit, « l’Arabo-musulman », aux yeux de Soral, demeure dans l’ordre des moyens et n’accède pas au rang de fin, c’est-à-dire ne devient pas, dans une logique kantienne, un sujet de droit d’égale dignité. En somme, le chef d’Égalité et Réconciliation n’est ni l’ami des déclassés sociaux, ni un combattant de l’islamophobie, il porte plutôt un projet du choc des identités et des civilisations, dont les fameux « musulmans patriotes » ne sont qu’un instrument.

Il ne peut pas, non plus, incarner la lutte contre les discriminations racistes, car il s’appuie sur une xénophobie (l’antisémitisme) pour en dénoncer une autre (l’islamophobie). Du coup, il perd un appui éthique fondamental pour la critique du racisme : le principe de commune humanité faisant de tous les humains, quelle que soit leur religion ou leurs cultures de référence, des humains au même titre. Il fait même reculer l’antiracisme, en alimentant les concurrences entre antiracismes et entre racismes.

 

Antisémitisme et islamophobie : s’émanciper des théories du complot

Les séductions rhétoriques portées par Alain Soral sont particulièrement nourries par deux ornières intellectuelles radicalement mises en cause par les sciences sociales contemporaines : le conspirationnisme et l’essentialisme.

Le conspirationnisme (ou théories du complot) consiste en une vision systématique d’un événement ou, plus largement, du cours de l’histoire humaine, mettant l’accent sur la manipulation consciente et cachée par quelques personnes ou groupes puissants. La critique de telles théories du complot ne remet pas en cause l’existence (bien réelle) de « complots », de manipulations cachées, de « coups tordus », etc. dans l’histoire humaine. C’est seulement l’hypothèse selon laquelle ces manipulations donneraient le La aux événements qui est refusée.

Ainsi, au lieu de faire des intentions manipulatrices de quelques puissants le cœur des mécanismes sociaux, les sciences sociales relocalisent la place des intentions humaines dans des mécanismes sociaux et historiques plus larges : le poids de structures sociales (de classes, de sexes, coloniales, etc.) pesant sur les intentions, la place des habitudes acquises, voire du non-conscient…

Les sciences sociales n’expliquent presque jamais un événement par un seul facteur (par exemple, un « complot ») : leurs explications recourent le plus fréquemment à plusieurs facteurs (la manipulation consciente et cachée pouvant être au plus une des composantes de l’explication). Á l’inverse, le conspirationnisme se présente donc comme une pensée magique au sein de laquelle domine une intentionnalité maligne ou « diabolique ».

La magie conspirationniste est souvent liée à une autre modalité puissante et peu visible de manichéisme, nichée dans les usages les plus ordinaires du langage : l’essentialisme. Le grand philosophe du XXème siècle Ludwig Wittgenstein a d’ailleurs associé ce travers de raisonnement à un écueil langagier : la « recherche d’une substance qui réponde à un substantif » (dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard, 1965, p.51).

Un substantif, c’est un mot. Comme « les musulmans », « le voile (islamique) » ou « les juifs ». Or, de manière courante, on va fréquemment chercher derrière chaque substantif une substance ou une essence, c’est-à-dire une entité homogène et durable. Les sciences sociales s’intéressent, contre cette uniformisation du réel, aux contradictions de la réalité, aux diversités qui la peuple, en pointant certes des tendances dominantes, mais aussi des contre-tendances. Associé à cet essentialisme, le conspirationnisme pose ces essences comme des entités manipulatrices de l’ombre, par exemple sous la forme du « complot juif » ou du « complot musulman ».

 

Soral sur le chemin approximatif de… BHL

Á travers les pièges conspirationnistes et essentialistes, la rhétorique soralienne propose aux « musulmans patriotes » de combattre l’islamophobie en emboîtant le pas aux stéréotypes antisémites. Mais pour se défaire des préjugés islamophobes, ne doit-on pas plus radicalement mettre en cause les tuyaux essentialistes et conspirationnistes dans lesquels circulent sur le mode de l’évidence les discours islamophobes comme les discours antisémites ? « L’islam » et « les musulmans » comme essences maléfiques ou les amalgames entre « terrorisme », « islamisme » et « islam » comme participant d’un complot contre « la civilisation occidentale » en général ou contre « l’identité française » en particulier : ça ne vous rappelle rien ?

Les impasses conspirationnistes et essentialistes du point de vue de la connaissance ont un succès bien au-delà du soralisme, puisqu’elles affectent aussi largement l’extrême-droite classique, le centre et la gauche de l’échiquier politique. Or, avec le conspirationnisme et l’essentialisme soralien, via notamment l’usage du support vidéo sur internet et « le médiactivisme » qu’il produit (voir Médiactivistes par Dominique Cardon et Fabien Granjon), on a franchi un stade supplémentaire de délabrement des critères de la connaissance. La BHLisation, avec la place prise par les médias audiovisuels, avait constitué un premier palier dans cette dégradation à partir de la fin des années 1970.

Soral, bien que faisant fréquemment de notre BHL national un adversaire, pour des raisons d’antisémitisme plus que de défense de la rigueur philosophique, lui emboîte donc le pas sur le terrain de la dilution de la qualité intellectuelle, en allant même plus loin.

Or, paradoxalement, plusieurs indices laissent penser que la magie du verbe soralien a une certaine audience dans un public fréquentant ou ayant fréquenté l’université, donc doté d’un certain capital scolaire. C’est pourquoi l’université en général et les sciences sociales en particulier ont une responsabilité citoyenne en la matière.

 

Les auteurs

  • Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon et co-fondateur de l’Université Populaire de Lyon ; il tient un blog sur Mediapart.
  • Haoues Seniguer est chercheur au Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen Orient (GREMMO) et enseignant à l’IEP de Lyon.Publications dans le Huffington Post.

23/05/2014


Le néo-libéralisme est le berceau de l’extrême droite

//www.marianne.net/Le-neo-liberalisme-est-le-berceau-de-l-extreme-droite_a237818.html

 

Le néo-libéralisme est le berceau de l’extrême droite

Mardi 1 Avril 2014 à 12:00 | Lu 17692 fois I 110 commentaire(s)

 

Michel Santi*

 

Le néo-libéralisme, la financiarisation et la dérégulation sauvage sont systématiquement synonymes de coupes salariales, de pertes de droits et – en finalité – de montées en puissance des haines et des intolérances. Seule une redistribution plus juste des ressources est aujourd’hui susceptible de ramener la sérénité dans nos sociétés.

 

JOFFET EMMANUEL/SIPA
JOFFET EMMANUEL/SIPA
Du même auteur

Pourquoi de grandes et illustres voix comme Stiglitz et Krugman stigmatisent-elles les inégalités ? Pourquoi Piketty  a-t-il écrit son monumental travail ayant aujourd’hui un retentissement mondial ? Est-ce par plaisir – ou pour se distinguer ? - que, depuis le déclenchement de la crise, les économistes keynésiens n’ont de cesse de dénoncer le néo-libéralisme et son lot d’injustices, de dérégulations, de phobie irrationnelle vis-à-vis de la création monétaire, d’obsession pour la compétitivité et de hantise à l’encontre d’une inflation qui ne se matérialise décidément pas ? S’il va de soi que cette condamnation est d’abord mue par un sentiment humaniste et de solidarité sociale élémentaire, elle est également pointée du doigt par nous – les hétérodoxes – car les inégalités nuisent foncièrement à la croissance économique.
 
Alors, il est clair que la masse des spéculateurs et investisseurs boursiers qui s’enrichissent virtuellement jour après jour, il est évident que ceux qui profitent pleinement de la financiarisation ayant asservi l’outil de travail, il va de soi que ceux qui sont complètement déconnectés des réalités de la vie : tous ceux-ci n’ont que faire d’une croissance économique pérenne car ils ont – jusqu’à présent – gagné à tous les coups. Ils devraient pourtant commencer à se poser de sérieuses questions et à se rendre compte que leur orgie touche à sa fin, dès lors que des institutions symbolisant l’essence même du néo-libéralisme telles que le F.M.I.  et que le World Economic Forum concluent que « des sociétés moins égalitaires aboutissent à une croissance faible et fragile ».
 
Il en est de même pour l’immigration, source de croissance sur le long terme pour toute nation, car elle participe activement de la promotion de l’innovation et de la progression de la productivité. Ne feignons pas aujourd’hui d’être surpris par la montée en puissance des extrémismes, et ne soyons pas choqués par les succès électoraux des partis xénophobes. Ne soyons pas non plus surpris que les plus défavorisés et que la classe ouvrière – naguère acquis à la gauche – se reportent désormais en masse vers l’extrême droite. Dans une société comme la nôtre burinée par les inégalités, où les entreprises favorisent le dumping salarial via l’embauche d’immigrés moins exigeants que les nationaux, où les loyers des logements sociaux connaissent une surenchère du fait de l’afflux d’étrangers, où les services publics sont de moindre qualité car dépassés par les évènements : il est fort compréhensible que l’immigration soit ressentie comme une menace et non pour ce qu’elle représente vraiment, c’est-à-dire une valeur ajoutée.
 
Que droite et gauche républicaines ne s’en prennent qu’à elles et à leurs politiques respectives ayant toutes fait l’ardente promotion du néo-libéralisme si des pays comme la France et comme la Suisse subissent aujourd’hui l’émergence d’idéaux prônant le repli sur soi. Car seuls les riches aujourd’hui profitent vraiment de cette immigration et de ce travail à bon marché en s’enrichissant davantage, tandis que les pauvres pour leur part en subissent toutes les conséquences. En effet, pendant que le néo-libéralisme, que la financiarisation et que la dérégulation sauvage sont systématiquement synonymes de coupes salariales, de pertes de droits et – en finalité – de montées en puissance des haines et des intolérances, seule une redistribution plus juste des ressources est aujourd’hui susceptible de ramener la sérénité dans nos sociétés.
 
Mesdames et Messieurs du gouvernement et de l’opposition Républicaine : l’acceptation sans faille de vos citoyens à l’ouverture totale des frontières et à la globalisation, de même que leur adhésion à cette Europe mal aimée ne se matérialiseront que grâce à une croissance stable. C’est-à-dire par une société plus égalitaire, en établissant enfin une croissance au long cours, exempte de l’implosion épisodique de bulles spéculatives, où le travail redeviendrait une valeur.


(*) Michel Santi est économiste, auteur de « L'Europe, chronique d'un fiasco politique et économique », « Capitalism without conscience » . Son dernier ouvrage est  «Splendeurs et misères du libéralisme»  (l’Harmattan)


04/04/2014


No pasarán ? Pas sûre. Pas sûre du tout.

//flegmatique.net/2014/01/14/pasaran/

 

No pasarán ? Pas sûre. Pas sûre du tout.

Le fascisme, bientôt dans un parc près de chez vous.

Méfiez-vous, mes amis, méfiez-vous.

Quand quelqu’un dénonce le Système (le gros, celui avec un immense S majuscule Sinistre), questionnez-le avant de lui faire l’accolade et de le traiter en camarade. Le plus souvent, vous aurez affaire sans le savoir à un fasciste.

(Souvent, le fasciste en question ne saura même pas qu’il en est un et niera cette évidence de toutes ses forces.)

Quand je dis «fasciste», je ne veux pas nécessairement parler de l’adepte un peu neuneu cette bonne vieille idéologie folklorique à grand-papa avec les drapeaux, les bottes cloutées et le pas d’oie. Je parle surtout de ces êtres du ressentiment qui n’ont rien du tout contre la démocratie (bien au contraire) ni contre toutes les institutions et tous les dispositifs du pouvoir qui nous oppriment, en autant qu’ils ne soient pas sous le contrôle de leur bouc émissaire de prédilection.

Pour le fasciste, l’État, la propriété, la police, le gouvernement, la prison, l’école, l’usine, le bureau et tutti quanti – bref, toutes ces institutions qui nous oppriment et nous écrasent chaque instant que nous vivons, jour après jour – fonctionneraient au poil et nous apporteraient à tous le bonheur parfait et sans mélange si enfin le Peuple (le gros, celui avec un immense P majuscule Persécuté) était réellement au pouvoir. Hélas! Ces institutions ce sont transformées en Système (le gros, celui avec un Sombre S majuscule) après avoir été noyautées, perverties et détournées de leurs fonctions premières par un lobby de conspirateurs vomis par l’enfer.

Évidemment, le bouc émissaire varie d’un fasciste à l’autre: parfois, ce sont les juifs, d’autre fois les islamistes radicaux, ou alors (énumérés pêle-mêle et sans avoir la prétention d’être exhaustive) les immigrants, les Roms, les homosexuels, les financiers, les industriels, le 1%, les catholiques, les carrés rouges, les protestants, les athées, les Américains, les satanistes, les anarchistes, les communistes, les racistes, les jésuites, les noirs, les indiens, les milliardaires, les syndiqués, les Illuminatis, les élites dégénérées et pédophiles, les féministes, les extra-terrestres reptiliens mangeurs de chair… ou les fascistes, ironiquement. Le choix d’un bouc émissaire plutôt qu’un autre n’a pas en soi vraiment d’importance; ce qui est important, c’est de pouvoir jeter le blâme de l’oppression abjecte que l’on subit sur une abstraction, sur un fantôme, plutôt que sur les dispositifs de pouvoir bien réels qui sont la cause de cette oppression.

Le fasciste est un être du ressentiment. Il souffre. Il est exploité. Il subit d’innombrables affronts. Il est une victime de l’histoire – en fait, pas nécessairement lui directement, mais l’abstraction sociale à laquelle il s’identifie. S’il souffre, les autres aussi doivent souffrir, en particulier et surtout ceux qui sont la source fantasmée de ses malheurs. Quelqu’un doit répondre de cette humiliation, quelqu’un doit payer, quelqu’un doit expier. Pour ce faire, le fasciste a besoin d’un Maître (un gros, avec un immense M majuscule Machismo). Il a besoin d’un leader providentiel capable de canaliser l’énergie populaire. Un chef qui, une fois au pouvoir, sera l’incarnation de la volonté du peuple et pourra régner en son nom, directement, sans l’interférence de tous les lobbies corrompus et sataniques. Or, qui désire un maître finit toujours par l’obtenir – et vouloir l’imposer à tous.

La prochaine fois que quelqu’un dénonce le Système (le gros, celui avec un immense S majuscule Satanique) en pointant du doigt en direction de la catégorie d’individus qui est la source de ses malheurs, ne le prenez pas fraternellement dans vos bras : crachez-lui au visage, comme il le mérite.


04/04/2014


L'histoire glaçante de l'extrême droite en France

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L’histoire (glaçante) de l’extrême droite française

Publié le 18 mars 2014

Stéphane Mazurier raconte…

Le parti de Marine Le Pen pourrait devenir le premier parti de France aux élections européennes. Face à cette perspective glaçante, il est plus que jamais nécessaire de rappeler l’histoire nauséabonde de l’extrême droite française. C’est ce qu’a fait pendant six mois l’historien Stéphane Mazurier dans Siné Mensuel.

Première partie : 1789 – 1814

Au temps de la cocarde noire

Cette histoire pleine de bruit et de fureur a commencé avec la Révolution de 1789, sur les bancs de l’Assemblée constituante, en même temps qu’est né le clivage gauche-droite. À gauche du président de l’Assemblée s’étaient rassemblés les députés favorables à une sérieuse limitation des pouvoirs du roi, tandis qu’à droite siégeaient ceux qui souhaitaient que son autorité soit maintenue. Quelque deux cents individus se sont placés le plus à droite de la chambre : ils exigeaient que le roi redevienne le monarque absolu qu’il était naguère. Ceux-là vomissaient les profondes avancées sociales et politiques qui venaient d’être décidées : l’abolition des privilèges et des droits féodaux lors de la nuit du 4 août, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen trois semaines plus tard…

Alors que la formule « Ancien Régime » commençait à être employée, les députés d’extrême droite rêvaient du rétablissement de cet ordre ancien, fondé sur l’inégalité juridique, le respect des hiérarchies et la toute-puissance de l’Église catholique. On les appelait les « Aristocrates », en raison de leur origine sociale dominante, ou bien les « Noirs », en référence à la cocarde noire, choisie par opposition à la cocarde tricolore des révolutionnaires. Leurs plus redoutables orateurs étaient des nobles, comme « Mirabeau-Tonneau », frère du comte de Mirabeau et réputé à la fois pour ses calembours et son penchant pour la boisson, ou bien de riches calotins, comme l’abbé Maury. Ce dernier s’est illustré en s’opposant catégoriquement à l’émancipation des Juifs et des esclaves noirs. Les idées défendues par ces pionniers de l’extrême droite se sont diffusées notamment par la presse : L’Ami du Roi, de l’abbé Royou, est par exemple la réplique à L’Ami du peuple, de Marat. Quant aux Actes des apôtres, il s’agit sans doute du premier journal pamphlétaire et satirique d’extrême droite auquel a participé Antoine de Rivarol(1). Pour certains de ces pionniers de l’extrême droite, la Révolution française est le résultat d’un complot fomenté par les francs-maçons, les protestants et les philosophes des Lumières ; pour d’autres, elle est l’expression de la colère de Dieu qui s’est abattue sur un royaume peuplé de pécheurs.

 

Cette extrême droite naissante est donc réactionnaire, profondément nostalgique d’un monde disparu, d’un prétendu âge d’or où les braves sujets du royaume étaient censés aimer tendrement leur bon roi. Elle s’emploie ainsi à tout mettre en œuvre pour balayer la Révolution et à en écraser les principes de liberté et d’égalité. C’est là particulièrement l’ambition des émigrés, surtout ceux qui ont fui le pays dès le lendemain de la prise de la Bastille, comme un des petits frères de Louis XVI, le comte d’Artois(2). Ces émigrés ont mené un intense lobbying auprès des souverains européens pour convaincre ceux-ci d’entrer en guerre contre la France. Bien planqués en Suisse, en Angleterre, en Italie ou en Allemagne, ils n’ont donc pas payé le plus lourd tribut de la Terreur, en 1793-1794. Beaucoup ont d’ailleurs pu revenir en France sous Bonaparte, lequel leur avait promis l’amnistie en échange de l’allégeance. Mise sous l’éteignoir durant la dictature napoléonienne, l’extrême droite ultra-royaliste et ultra-catholique triomphe à partir de 1814 et de l’abdication de l’Empereur. Elle n’a alors pas fini de faire chier le monde.

(1) Ce nom vous dit peut-être quelque chose : Rivarol est aussi le nom d’un hebdo d’extrême droite qui sévit depuis 1951.
(2) Futur Charles X, dernier roi de France sacré à Reims en 1824. Un peu de patience, je vous en parlerai le mois prochain.

Deuxième partie : 1814-1848

Le retour des morts-vivants

À peine Napoléon avait-il abdiqué, le 2 avril 1814, que des dizaines de milliers d’émigrés en profitèrent pour rentrer à la maison. Parmi eux, le nouveau roi de France, Louis XVIII, désigné par l’ennemi, et son petit frère, le comte d’Artois, qui s’était enfui dès juillet 1789(1). Ce dernier rassemble autour de lui les pires réactionnaires de l’époque : pour la plupart, des nobles et des prêtres qui n’ont qu’un seul désir, purger la France des valeurs révolutionnaires et restaurer la monarchie absolue et la société des privilèges. C’est pourquoi ils pestent contre la Charte élaborée par Louis XVIII le 4 juin 1814 : cette espèce de Constitution octroyée par le roi entend en effet préserver quelques acquis de la Révolution. Ces extrémistes de droite prennent vite le nom d’« ultras », c’est-à-dire d’« ultra-royalistes », qui sont en quelque sorte « plus royalistes que le roi », selon le mot de Chateaubriand. Contraints de quitter à nouveau la France pendant les Cent-Jours(2), les ultras reviennent plus déterminés que jamais après Waterloo. L’esprit de vengeance s’abat sur les bonapartistes, mais aussi sur les républicains : c’est la Terreur blanche. Ainsi, dans le Midi, les « verdets », en référence à la cocarde verte du comte d’Artois, assassinent des centaines de personnes durant l’été 1815, avec la neutralité bienveillante des autorités. Il faut dire qu’à partir du mois d’août, la Chambre des députés compte une écrasante majorité de députés ultras, élus notamment grâce à un suffrage très restreint, puisque seuls les 100 000 Français les plus imposés ont alors le droit de vote. Pendant une année, les ultras au pouvoir instaurent une véritable Terreur légale : loi d’épuration judiciaire et administrative, loi de sûreté générale suspendant la liberté individuelle, exil des « régicides », c’est-à-dire des députés ayant voté la mort de Louis XVI en 1793, etc.

L’ultracisme est intimement lié au catholicisme, c’est même un « parti-prêtre », disent ses adversaires, un mouvement qui n’a de cesse que de renouer avec la séculaire « alliance du trône et de l’autel ». Le comte d’Artois est ainsi un bigot patenté. Les plus fameux théoriciens ultras, Joseph de Maistre et Louis de Bonald, ne conçoivent pas la société indépendamment de Dieu. L’ultracisme dispose par ailleurs de sociétés secrètes comme les Chevaliers de la Foi, mais aussi d’une puissante association religieuse, contrôlée par le pape, la Congrégation. Quand le vieux Louis XVIII finit de pourrir sur son trône en 1824, les ultras triomphent : leur champion, le comte d’Artois, devient roi sous le nom de Charles X et se donne pour mission d’abroger les « lois impies de la Révolution »(3). Comme un monarque d’Ancien Régime, Charles X est sacré roi en 1825 dans la cathédrale de Reims, pour mieux signifier l’origine prétendue divine de son autorité. La même année, les ultras adoptent la loi du sacrilège, qui punit de mort le vol de tout objet du culte. Ils font également placer l’enseignement sous la tutelle exclusive de l’Église, laquelle tisse sa toile sur tout le territoire à travers des processions, des cérémonies expiatoires à la mémoire de Louis XVI. Enfin, toujours en 1825, est votée la loi dite du « milliard des émigrés », permettant l’indemnisation de ceux qui avaient fui la Révolution française.

Cette déferlante réactionnaire ne prend fin que grâce à la Révolution de 1830 qui, si elle instaure la sinistre monarchie bourgeoise de Louis-Philippe, a quand même pour effet de chasser du pouvoir Charles X et l’extrême droite. Exilés ou plus souvent retranchés dans leurs propriétés rurales durant la monarchie de Juillet (1830-1848), les ultras se font désormais appeler « légitimistes », car le seul roi légitime à leurs yeux ne saurait être qu’un Bourbon, en l’occurrence celui qu’ils appellent Henri V, petit-fils de Charles X et prétendant au trône de France depuis la mort de ce dernier en 1836. Les légitimistes, éternels nostalgiques de l’ordre ancien, reçoivent d’ailleurs une mémorable branlée lors de la première élection présidentielle, consécutive à la Révolution de 1848. Leur candidat, Nicolas Changarnier, militaire qui s’est illustré par des massacres de Kabyles lors de la conquête de l’Algérie, n’obtient même pas 5 000 voix, soit 0,06 % des suffrages ! L’extrême droite est-elle donc morte en 1848 ?                  

(1) Cf. Siné Mensuel n° 24, octobre 2013.
(2) Période d’environ trois mois (avril-juin 1815) au cours de laquelle Napoléon est revenu au pouvoir.
(3) Expression employée par le vicomte de Bertier, fondateur des Chevaliers de la Foi.
 

Troisième partie : 1871-1914

Les métamorphoses du monstre

Pendant la vingtaine d’années que dure le Second Empire, l’extrême droite légitimiste(1), qui rêve de briser la Révolution de 1789, est en sommeil, étouffée par une implacable dictature policière. C’est la défaite contre la Prusse, en 1871, qui lui permet de se réveiller avec fracas : à la demande du chancelier Bismarck, des élections législatives ont été organisées en février, et elles sont une divine surprise pour les légitimistes, qui obtiennent près de 200 sièges. À l’extrême droite de cette droite extrême, se distinguent environ 80 députés, appelés les « chevau-légers ». Ces derniers, issus majoritairement de la vieille noblesse de l’Ancien Régime, sont déterminés à rétablir une monarchie chrétienne, gouvernée par un comte de Chambord qui serait devenu roi sous le nom d’Henri V. Ainsi, un des leurs, un certain Édouard de Cazenove de Pradines, demande, le 13 mai 1871, « des prières publiques dans toute la France pour supplier Dieu d’apaiser les discordes civiles », au moment où la Commune de Paris se dresse contre cette Assemblée monarchiste. Certes, l’intransigeance du comte de Chambord, qui, dans son manifeste du 7 juillet, refuse d’adopter le drapeau tricolore(2), épargne la France d’une nouvelle restauration de la royauté. Mais la volonté de revanche des catholiques les plus réactionnaires aboutit à la mise en place d’une politique d’« Ordre moral », selon les termes du président de la République à partir de mai 1873, le maréchal Mac Mahon, qui en appelle à « l’aide de Dieu ». L’Ordre moral se définit d’abord par une politique ultrareligieuse, symbolisée par l’édification de la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre, visant à « effacer les crimes » de la Commune de Paris écrasée deux ans plus tôt, mais aussi par de nombreux pèlerinages à Lourdes, au Mont-Saint-Michel, à Paray-le-Monial. L’espoir d’un rétablissement de la royauté ne s’efface que très progressivement, à mesure que les républicains gagnent du terrain aux différents scrutins qui suivent et que les « chevau-légers » rejoignent par conséquent les poubelles de l’histoire.

Dans les années 1880, l’extrême droite entame sa transformation : elle fait ainsi partie de la coalition hétéroclite qui, à la fin de la décennie, soutient l’ancien ministre de la Guerre, le général Boulanger, en qui elle voit un homme providentiel, susceptible de permettre une Restauration monarchique, mais encore d’être un « général Revanche » menant une guerre victorieuse contre l’Allemagne. Parmi les boulangistes les plus convaincus, se trouvent Paul Déroulède et sa Ligue des patriotes, premier véritable mouvement nationaliste de la droite extrême. C’est en effet à cette époque que les idées de nation et de patrie, nées plutôt à gauche sous la Révolution française, sont confisquées par la droite la plus radicale : le nationalisme se fonde alors sur le rejet de l’autre, de l’immigré, du « métèque » et bientôt du Juif. À la suite de Déroulède, Charles Maurras défend, dans son mouvement, l’Action française, qu’il fonde en 1898, un « nationalisme intégral », réclamant le rétablissement d’une monarchie chrétienne et vomissant la République, les francs-maçons, les étrangers et les Juifs. Les Juifs sont en effet devenus une nouvelle cible privilégiée de l’extrême droite, notamment depuis la parution en 1886 du pamphlet antisémite d’Édouard Drumont : La France juive. L’Affaire Dreyfus, qui éclate véritablement en 1898, offre une tribune de choix à cette extrême droite antisémite. Le capitaine Dreyfus est forcément coupable de trahison et d’espionnage pour le compte de l’Allemagne, puisqu’il est juif, répètent à longueur d’articles des intellectuels haineux tels que Drumont, Maurras, mais aussi Maurice Barrès ou Léon Daudet. Au tournant du siècle, l’extrême droite a donc achevé sa mue : elle n’est plus seulement contre-révolutionnaire, elle est aussi xénophobe, antisémite, et n’hésite plus à déverser ses torrents de haine dans de nombreux journaux, comme l’hebdomadaire de Jules Guérin, au titre explicite – L’Antijuif – ou le quotidien L’Action française(3). Quand la Grande Guerre commence, en 1914, la plupart de ses membres se rangent aux côtés de l’Union sacrée, non pas pour défendre une République honnie, mais pour que la France prenne enfin sa revanche contre les Allemands et mène une sorte de croisade catholique contre les hérétiques teutons. Le conflit est déclenché quelques heures après l’assassinat d’un infatigable avocat de la paix : le 31 juillet, Jaurès est assassiné au Café du Croissant par un ultranationaliste illuminé nommé Raoul Villain. La boucherie qui en découlera va accélérer la métamorphose de l’extrême droite.

(1) Les légitimistes veulent placer sur le trône de France le petit-fils de Charles X, le comte de Chambord, membre de la branche aînée des Bourbons. Cf. Siné Mensuel n° 25, novembre 2013.
(2) Il écrit en effet que « Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc de Henri IV ».
(3) Créé en 1908 par Maurras à partir de son mouvement du même nom.

Quatrième partie : 1920-1939

Un fascisme made in France ?

L’un des plus terribles effets de 14-18 est sans doute l’irruption d’un nouveau type d’extrême droite : le fascisme. Si ses idées nauséabondes ont été essentiellement appliquées en Italie et en Allemagne, elles ont connu un certain écho dans la France de l’entre-deux-guerres. Comme chez nos voisins totalitaires, l’extrême droite française a pu compter sur le soutien financier de quelques capitalistes effrayés par la « menace bolchevique » : Henri Taittinger, fondateur du champagne bien connu, est ainsi le créateur, dès 1924, des Jeunesses patriotes, héritières de la Ligue des patriotes de Déroulède(1). L’année suivante, le parfumeur milliardaire François Coty, propriétaire du Figaro(2), finance Le Faisceau, premier parti français à se réclamer ouvertement du fascisme italien(3). Il participe également à la création, en 1927, des Croix-de-Feu, organisation ultranationaliste d’anciens combattants, que dirige quelque temps plus tard le colonel de La Rocque(4). Coty décide, en 1933, de fonder son propre mouvement, ouvertement xénophobe, Solidarité française. Enfin, c’est un de ses proches, l’ancien séminariste et ancien combattant François Bucard, qui, la même année, donne naissance au Parti franciste, qui s’efforce de singer au mieux le fascisme mussolinien. Au combat électoral, les ligues préfèrent les combats de rue, surtout contre les communistes. Elles tiennent également de grands meetings et organisent d’inquiétants défilés paramilitaires. À partir du début des années trente, cette extrême droite se nourrit grassement de la crise économique et sociale, mais aussi de la faiblesse et des dysfonctionnements de la IIIe République. L’affaire Stavisky est ainsi à l’origine des fameuses manifestations du 6 février 1934, organisées par toutes ces nouvelles ligues d’extrême droite, auxquelles on peut adjoindre un groupe plus ancien, Les Camelots du roi, sorte de bras armé de l’Action française de Maurras(5).
Deux ans plus tard, le Front populaire est porté au pouvoir et l’une de ses premières décisions est d’ordonner la dissolution de ces ligues d’extrême droite. Toutefois, cette interdiction ne suffit pas : à peine les Croix-de-Feu sont-elles déclarées hors la loi que le colonel de La Rocque les remplace par le Parti social français, qui devient vite un parti de masse, avec au moins 500 000 adhérents. Dans le même temps, Jacques Doriot, ancien maire communiste de Saint-Denis, crée le Parti populaire français, qui puise autant son inspiration dans l’Italie fasciste que dans l’Allemagne nazie. D’ailleurs, l’antisémitisme redevient un élément central du discours de l’extrême droite, qui déverse sa haine sur Léon Blum et ses origines juives. Dans son journal, Maurras qualifie Blum de « détritus humain » et appelle à le « fusiller, mais dans le dos ». Car l’extrême droite ne se limite pas aux ligues ni aux partis : elle dispose d’une presse pamphlétaire, avec Gringoire et Je suis partout. Elle est représentée par de nombreux intellectuels, comme Drieu la Rochelle et surtout Céline, qui publie en 1937 son premier brûlot antisémite, Bagatelles pour un massacre. Elle peut enfin prendre la forme d’organisations terroristes, comme le Comité secret d’action révolutionnaire – alias La Cagoule(6) – dont le principal titre de gloire est d’avoir assassiné, en juin 1937, deux militants antifascistes italiens, les frères Rosselli. En définitive, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, jamais l’extrême droite française n’a semblé aussi puissante. Ça promet.

(1) Cf. Siné Mensuel, n° 25, novembre 2013.
(2) Par rapport au Figaro de Coty, celui de Dassault apparaîtrait presque comme une feuille gauchiste.
(3) Le nom de ce parti est une référence directe aux Faisceaux italiens de combat, mouvement créé par Mussolini en 1919.
(4) Un jeune étudiant en droit, François Mitterrand, a été membre de ces Croix-de-Feu entre 1935 et 1936.
(5) Cf. « Au bout de la rue, à droite », Siné Mensuel, n° 16, janvier 2013.
(6) Ian Hamel rappelle l’engagement cagoulard d’Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, dans le précédent Siné Mensuel.
 

Cinquième partie : 1940-1944

« Travail, famille, patrie »(1)

Si l’on excepte le gouvernement « ultra » dans les années 1820(2), l’extrême droite française n’a exercé le pouvoir qu’entre 1940 et 1944, au temps de l’Occupation allemande et du gouvernement de Vichy. L’extrême droite a toujours prospéré sur les malheurs du temps : c’en est ainsi en 1940 quand, après avoir été balayée en cinq semaines par l’armée allemande, la France, par la voix chevrotante du maréchal Pétain, demande l’armistice à Hitler. Cette débâcle a des effets politiques dévastateurs : réunis à Vichy, le 10 juillet, les parlementaires votent à une très large majorité les pleins pouvoirs à Pétain, signant ainsi la mise à mort de la République et de la démocratie. Le nouveau régime apparaît comme une terrifiante synthèse de tous les courants d’extrême droite depuis 1789. Contre-révolutionnaire, il remet en question l’égalité des droits et les libertés fondamentales, au profit du respect des hiérarchies et de l’autorité. Clérical, il ne cesse d’honorer les prélats et de vanter l’éternelle France chrétienne, celle des clochers et des mères au foyer. Enfin et surtout, Vichy met en application l’idéologie d’exclusion de l’extrême droite ultranationaliste et antisémite, sous les applaudissements nourris de Charles Maurras pour lequel l’arrivée au pouvoir de Pétain constitue une « divine surprise ». Cette exclusion légale cible notamment les communistes, les francs-maçons et, bien sûr, les Juifs. Sans aucune pression de l’occupant allemand, le gouvernement de Vichy élabore dès octobre 1940 une première loi sur le statut des Juifs, les excluant notamment de la fonction publique et de la presse.

Dès ses premières semaines d’existence, le régime a choisi la collaboration d’État avec le IIIe Reich. Toutefois, aux yeux de certains Français éblouis par le nazisme, Pétain est trop modéré : c’est l’extrême droite « molle ». Ces fous furieux, appelés collaborationnistes, déversent leur haine dans des torchons comme Je suis partout où écrivent Robert Brasillach et Lucien Rebatet, auteur en 1942 d’un insoutenable pamphlet antisémite, Les Décombres. Les plus déterminés, comme Jacques Doriot, chef du PPF(3), s’engagent dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme et partent combattre l’URSS aux côtés de la Wehrmacht. Sous l’impulsion de Laval(4), dauphin désigné de Pétain, le gouvernement de Vichy se rapproche de cette extrême droite « décomplexée » à partir de 1942-1943 : la police française se rend complice de la déportation des Juifs vers les camps d’extermination, la Milice, organisation paramilitaire, devient l’auxiliaire des nazis dans leur traque des résistants, et certains collaborationnistes finissent même par entrer au gouvernement, comme Marcel Déat(5).

Au printemps 1944, la Libération provoque l’effondrement du dernier gouvernement d’extrême droite que la France ait connu. La bête est-elle morte pour autant ?

(1) Devise de l’État français, nom officiel du gouvernement de Vichy. Cette formule, remplaçant « Liberté, égalité, fraternité », a été inventée avant la Seconde Guerre mondiale par les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque (cf. Siné Mensuel n° 27, janvier 2014).
(2) Cf. Siné Mensuel n° 25, novembre 2013.
(3) Parti populaire français, cf. Siné Mensuel n° 27.
(4) Laval affirme, dans un discours du 22 juin 1942,
qu’il « souhaite la victoire de l’Allemagne car, sans elle, demain, le bolchevisme s’installerait partout ».
(5) Ancien ministre socialiste, Marcel Déat a fondé en 1941 un parti fasciste concurrent du PPF de Doriot, le Rassemblement national populaire.
 

Sixième et dernière partie : 1945-1972

Aux sources du Front

En 1945, l’extrême droite, identifiée à Vichy et donc à la trahison et à la collaboration, est à genoux. Si certains collabos ont réussi à passer entre les gouttes de l’épuration – comme Marcel Déat(1), réfugié chez des bonnes sœurs italiennes, Louis Darquier de Pellepoix, gentiment accueilli par Franco, ou René Bousquet, qui se lance dans les affaires après avoir bénéficié d’un jugement très clément(2) – les principaux dignitaires de l’ancien régime, notamment Pétain, Laval et Darnand, fondateur de la Milice, ont été condamnés. Néanmoins, à peine le fascisme est-il vaincu que lui succède un néofascisme, fort heureusement confidentiel. On pense par exemple à Jeune Nation, mouvement fondé en 1949 par des pétainistes, parmi lesquels un certain Pierre Sidos, dont le père, membre de la Milice, a été condamné à mort à la Libération. Ce n’est cependant pas avec ces nostalgiques de l’Occupation que l’extrême droite refait surface, une dizaine d’années après la guerre, mais avec des petits-bourgeois réactionnaires et populistes, regroupés autour d’un papetier du Lot, Pierre Poujade. Son organisation, l’Union de défense des commerçants et artisans, fait ainsi son entrée à l’Assemblée nationale après les élections de 1956. Parmi la cinquantaine de députés élus figure le jeune Jean-Marie Le Pen, ancien d’Indochine. Celui-ci abandonne au bout de quelques mois son siège au Palais-Bourbon pour s’engager dans une nouvelle guerre coloniale, en Algérie cette fois. La guerre d’Algérie est d’ailleurs l’occasion pour les ultranationalistes de s’enflammer pour une nouvelle cause politique, et de créer, en 1961, l’Organisation armée secrète, qui multiplie les attentats au nom du maintien à tout prix de l’Algérie française. Les membres de l’OAS sont notamment défendus par l’avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien sous-ministre de Pétain, et qui est, en 1965, le premier candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle, avec Le Pen comme directeur de campagne.

Si Tixier-Vignancour obtient un score non négligeable de 5 %, ce sont cependant des jeunes qui, à la même époque, incarnent le réveil de l’extrême droite. En 1964, Pierre Sidos, le fondateur de Jeune Nation, crée le mouvement Occident, auquel adhèrent des gamins nommés Gérard Longuet, Patrick Devedjian et Alain Madelin. En ces temps de guerre froide, Occident se définit avant tout par son anticommunisme virulent et fait régulièrement le coup de poing contre les jeunes trotskistes et maoïstes. Dissous après Mai 68, Occident renaît rapidement sous le nom d’Ordre nouveau, en hommage implicite au IIIe Reich(3). Violemment hostile aux immigrés, cette organisation décide, en 1972, de changer de stratégie et de passer du combat de rue au combat électoral. Les dirigeants d’Ordre nouveau s’emploient alors à fédérer les diverses composantes de l’extrême droite : anciens de l’OAS, comme Roger Holeindre, étudiants nationalistes du Gud, anciens collabos de la division SS Charlemagne, et même anciens poujadistes, dont Jean-Marie Le Pen, alors retiré de la vie politique, mais qu’Ordre nouveau place à la tête du Front national, avec la certitude qu’il ne sera qu’un président éphémère, une simple tête de gondole pour les élections législatives de l’année suivante.

En fait, Le Pen est resté presque quarante ans le chef suprême du FN. L’extrême droite, groupusculaire au début des années 70, a atteint le second tour de la présidentielle de 2002. Elle risque, dans quelques jours, de remporter une bonne dizaine de municipalités puis, lors des élections européennes, de devenir le premier parti de France. Deux-cent vingt-cinq ans après la Révolution, jamais l’extrême droite n’a rassemblé autant d’électeurs et ne semble donc pas près de rejoindre les poubelles de l’histoire.

(1) Cf. Siné Mensuel, n°28, février 2014.
(2) Darquier de Pellepoix était le commissaire général aux questions juives sous Vichy ; Bousquet, en tant que secrétaire général à la police, a été l’organisateur de la rafle du Vél’ d’Hiv’ en 1942.
(3) « L’ordre nouveau » était, pendant la Seconde Guerre mondiale, une expression employée par les nazis pour signifier l’hégémonie allemande sur l’Europe.
 

25/03/2014


Racisme en ligne

//rue89.nouvelobs.com/2014/03/21/racisme-ligne-cherche-noirs-promenades-250864

 

Racisme en ligne : « On cherche des Noirs pour des promenades »

France Culture"
Xavier de La Porte | France Culture

 


Un champignon dans les bois (Moyan Brenn/Flickr/CC)

Il y a quelques jours, Romain Becdelièvre, collaborateur de Marie Richeux dans l’émission « Pas la peine de crier », entre dans mon bureau en trombe :

« J’ai une histoire dingue à te raconter. »

Et en effet son histoire est assez dingue.

Le « klan », crânes rasés, habillés de blanc

Un copain à lui joue à DayZ, un jeu en ligne très populaire où il s’agit en gros de survivre dans un monde dont le décor a été emprunté à un autre jeu : une sorte de pays d’Europe central avec ses villages, ses forêts et ses paysages ruraux.

Le joueur a un avatar, il doit trouver les moyens de rester en vie en croisant des zombies qui veulent le tuer et d’autres survivants – d’autres joueurs donc – dont il ne sait jamais s’il peut en faire des alliés ou s’ils vont l’abattre.

Un jour, en pleine partie, le joueur en question croise un groupe d’avatars, crânes rasés, habillés de blanc et qui s’appellent entre eux « le klan ». « Qu’est-ce que vous faites ? », leur demande-t-il.

« On cherche des Noirs pour organiser des petites promenades dans les bois. »

Renseignements pris auprès d’autres joueurs, le jeune homme découvre que cette bande est connue pour enlever des personnages noirs, les emmener dans les bois et les lyncher.

Il contacte donc un administrateur du jeu, qui lui répond :

« Oui, oui, on le sait, c’est embêtant mais difficile de faire quelque chose : on peut les bannir mais la mesure est provisoire et ils peuvent contourner la mesure de toute façon. »

Qu’a donc fait le joueur ? Il s’est allié avec d’autres pour créer une milice et se débarrasser du « klan ».

Lyncher un avatar noir = lyncher un Noir ?

Pour les observateurs des réseaux, une histoire comme celle-ci n’est pas surprenante. Mais elle n’est pas non plus sans poser question. Car, s’il y a bien là manifestation d’un racisme – et même d’une forme de racisme tristement archaïque – quelle est la nature de racisme ?

Car il s’agit là d’un jeu, d’une fiction. Des avatars blancs qui s’en prennent à des avatars noirs, ce ne sont pas des Blancs qui s’en prennent à des Noirs ? Et puis, dans un univers ludique où tuer un avatar ce n’est pas commettre un crime, pourquoi lyncher un avatar noir, ce serait commettre un crime raciste ? Et ces joueurs qui ont créé le klan sont-ils des racistes quand ils cessent de jouer ? On n’en sait rien.

Ces questions là, la chercheuse américaine Lisa Nakamura se les pose depuis longtemps – j’avais déjà évoqué les travaux de Lisa Nakamura, qui est professeur de Cultures Américaines de l’Université du Michigan, ils ne sont pas nombreux à travailler sur cette question –.

Depuis des années, elle documente ces manifestations du racisme et du sexisme en ligne : dans les jeux en ligne, mais aussi dans les chats, sur les forums, dans les fils de discussion, dans les commentaires. Un racisme à la fois ordinaire et violent, souvent plus violent que celui qui s’exprime hors ligne.

D’où la question que pose Lisa Nakamura : pourquoi le racisme en ligne est-il si commun, si habituel ? Pourquoi Internet est-il si raciste et si sexiste ?

Le racisme dans l’essence même d’Internet

Derrière ces questions simples, il y a une controverse théorique, dont Lisa Nakamura rend compte dans un long papier récemment mis en ligne sur un site consacré aux Humanités numériques postcoloniales.

A la question « Pourquoi Internet est-il si raciste ? », il y a une réponse souvent donnée : c’est dans sa nature même. L’anonymat offre un masque, les plateformes offrent un public et les non-racistes mobilisent moins d’énergie pour lutter que n’en mobilisent les racistes pour l’exprimer.

Cette théorie est très courante à la fois dans le discours commun et dans le discours académique, elle fait du racisme en ligne un phénomène inévitable, naturel, presque normal. Une sorte de syndrome Gilles de la Tourette, qui potentiellement, affecterait tout internaute.

Il faudrait donc y voir une sorte de dysfonctionnement nécessaire presque au sens technique du terme, mais pas vraiment du racisme.

Au-delà du défaut technique

La chercheuse propose de voir les choses autrement. Et si le racisme en ligne n’était pas un dysfonctionnement, mais un véritable acte de discours. Un acte de discours qu’il faudrait comprendre dans le contexte technique de l’Internet.

Pour Lisa Nakamura, le racisme en ligne ne s’adresse pas à ceux qu’ils attaquent – les Noirs, les Arabes, les Roms –, il s’adresse au « public », et il doit être compris dans cette interaction particulière entre un internaute et un public d’internautes. Interaction qui se constitue dans le contexte technico-social propre de l’Internet (dans lequel le pseudonymat est un paramètre, mais pas le seul, il faut prendre en comte le temps réel par exemple).

Lisa Nakamura invite donc à ne pas faire du racisme en ligne un décalque du racisme hors ligne, mais à ne pas en faire non plus un défaut technique des réseaux, une sorte de bruit.

Il y a autre chose à comprendre, il y a un discours, mais lequel ? La chercheuse ne répond pas à cette question. Espérons que d’autres le feront.


23/03/2014


Les conférences de l'Université populaire de Lyon sur l'extrême droite

//unipoplyon.fr/enregistrements-unipoplyon-2013-2014

 

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3 conférences passionnantes sur différents aspects de l'extrême droite en France réalisés par l'Université Populaire de Lyon:

 

//unipoplyon.fr/articles/cours/quelles-reponses-de-gauche-face-au-front-national-de-marine-le-pen

 

//unipoplyon.fr/articles/cours/trois-figures-actuelles-du-brouillage-ideologique-laurent-bouvet-jean-claude-michea-alain-soral

 

//unipoplyon.fr/articles/cours/retours-du-national-et-diabolisations-du-mondial


17/03/2014


L’autre versant du racisme : le privilège blanc

//blogs.mediapart.fr/blog/segolene-roy/050314/l-autre-versant-du-racisme-le-privilege-blanc

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L’autre versant du racisme : le privilège blanc

 

Le corollaire de la discrimination engendrée par le racisme, c’est le « privilège blanc ». Toute une série d’avantages avec lesquels les personnes blanches partent dans la vie, pour l’unique raison qu’elles sont blanches. Ces atouts font qu’elles sont perçues comme a priori légitimes, a priori compétentes et a priori innocentes[1].

Cela a tendance à leur valoir de la considération, quand les personnes racisées[2] font globalement l’objet d’une présomption de culpabilité, de médiocrité (ce qui peut leur valoir du mépris) et d’incompétence. En vertu de ce privilège, non discrétionnaire, systémique et lié à l’absence de discrimination subie (voir la définition détaillée de ce concept dans ce contexte précis dans « Briser le tabou du privilège pour lutter contre le racisme et le sexisme »), les personnes blanches n’ont pas à faire leurs preuves en tant que blanches.

Se voir en tant que blanc·he·s

Regarder le privilège blanc quand on parle de racisme, c’est tourner le regard non plus vers les personnes discriminées mais vers celles qui en tirent profit, qu’elles le veuillent ou non. Or le propre des dominants (un groupe social tirant parti d’un rapport de domination, qu’il s’agisse de racisme, de sexisme, d’homophobie, de capacitisme, etc.), c’est de se définir comme représentants de l’humanité, c’est-à-dire comme étant la norme. « Les autres » diffèrent donc de cette norme. Et « les uns » n’ayant pas besoin d’être définis, ni même nommés, nommer les dominants – en l’occurrence les blanc·he·s – est un acte essentiel de la reconnaissance de la domination.

 « La plupart des Blancs ne se perçoivent pas comme blancs. Parfois, on croirait même qu’ils ignorent leur couleur. Si les Blancs sont largement minoritaires à l’échelle de l’humanité, leur domination politique et économique est telle qu’elle majore leur position. Et les majoritaires tendent à se considérer comme l’incarnation de l’humanité. Ainsi, le groupe des Blancs est censé porter en lui toutes les qualités universelles et chaque Blanc est réputé porter des particularités individuelles qui font de lui un être irremplaçable. Ce qui n’est pas le cas des minorités, porteuses des qualités et défauts spécifiques généralisés à leur groupe, sans être détentrices de caractéristiques individuelles, ce qui fait d’eux des êtres interchangeables. On dit d’ailleurs “la femme”, “le Noir”, mais jamais “le Blanc”[3] », pour citer les propos de la journaliste et militante antiraciste Rokhaya Diallo.

La violence symbolique à l’œuvre dans les travaux sur le racisme

Notons que le premier exemple de privilège blanc auquel on est confronté·e quand on se lance dans une recherche sur le sujet (du moins sur Internet et en français)… c’est celui de pouvoir s’attendre à ce que des personnes blanches soient davantage publiées, diffusées, citées, entendues sur le sujet du privilège blanc que ne le sont les personnes racisées, alors que c’est précisément leur couleur (ou leur « race ») qui disqualifie (du moins plus qu’elle ne les qualifie) les personnes blanches dans ce domaine : elle ne leur permet pas de faire l’expérience de la discrimination qui y est liée dans les mille et un détails de la vie quotidienne[4]. Or, citer pour sources premières des blanc·he·s dans un texte antiraciste, c’est comme citer pour sources premières des hommes dans un texte féministe : c’est de la violence symbolique. C’est donner, encore et toujours, la légitimité, la qualité d’analyste à celui qui l’a déjà dans un rapport de domination, y compris à l’intérieur de la lutte contre cette domination, laissant aux victimes une place de témoins, comme l’écrit le blogueur Negreinverti[5].

La première version de cet article s’appuyait sur les travaux de personnes blanches, et il m’a fallu du temps pour que me saute aux yeux la contradiction d’une réflexion sur le privilège blanc qui ne repose pas sur la parole de personnes racisées et ne leur donne pas la parole, preuve de la force d’aveuglement du privilège blanc (et des privilèges en général). Or, de même qu’il est intéressant de lire des articles d’hommes féministes – et ça peut être une entrée plus « supportable » pour certains hommes qui se sentent, bien que ce ne soit pas pertinent, accusés personnellement par la révélation de leur position de dominants – dans la mesure où une attitude féministe de la part des hommes demande un examen par eux-mêmes de leur situation de dominants, il est intéressant de lire des articles de blanc·he·s sur le racisme quand ils et elles s’interrogent sur leur situation de dominant·e·s.

Mais de même que la lutte contre le sexisme est d’abord une affaires de femmes, la lutte antiraciste est d’abord l’affaire des personnes qui souffrent du racisme. Je veux dire en tant qu’analystes, puisque nous sommes tou·te·s impliqué·e·s dans le sexisme et dans le racisme (voir « Domination masculine : elle crève les yeux jusqu’à en être invisible », 13 décembre 2013). C’est ce que Christine Delphy appelle la « science des opprimés ».

Cette parole des blanc·he·s soulève bien la question de la domination blanche, jusque dans le domaine de l’antiracisme, pourtant censée la combattre. Il est peu question du privilège blanc sur Internet, et beaucoup des auteur·e·s cité·e·s sont blanc·he·s. Citer des auteur·e·s non blanc·he·s est un acte politique rendu malaisé par les questions de langue et leur diffusion restreinte du fait du privilège blanc, mais cohérent en la matière. Il témoigne de l’effort et des moyens (en l’occurrence, de recherche, de lecture, de traduction) que requiert une lutte antiraciste qui lutterait réellement contre le privilège blanc. Le privilège blanc sera toujours d’actualité – dans le sens où il ne disparaîtra pas si vite – mais il pourra alors servir à mettre en avant des auteur·e·s non blanc·he·s, dans une attitude plus responsable, comme le signale Pierre Tevanian[4].

En France, le phénomène se complique encore du fait que les études sur la « blanchité », fait social et conséquence du racisme, est encore très peu étudiée. Pour accéder à des réflexions sur le sujet, mieux vaut parler anglais, pour découvrir par exemple les textes de Kimberlé Williams Crenshaw. Cette chercheuse états-unienne a créé en 1989 le concept essentiel d’« intersectionnalité[6] », qui permet de comprendre la complexité des rapports de domination en montrant que les discriminations ne s’ajoutent pas mais se croisent, créant des situations spécifiques.

Les paradoxes d’une lutte antiraciste qui ne relie pas pensée et comportement

Un des grands obstacles à la réflexion et à l’action politique sur le racisme en France, c’est l’universalisme dont la République se réclame, quand il la rend aveugle aux discriminations[7].

Cette conception d’un universalisme aveugle aux différences renforce le privilège blanc consistant à ne pas voir le racisme. Bell hooks[8], intellectuelle états-unienne (dont il semble que les livres ne soient pas traduits en français), écrit : « Les personnes blanches, quand elles passent individuellement du déni de la race à la conscience de la race, prennent soudainement conscience du fait que la culture suprémaciste blanche encourage les blanc·he·s à nier leur compréhension de la race, à revendiquer comme composante de leur supériorité le fait d’être au-dessus d’une réflexion sur la race[9]. » Car le privilège blanc sert aussi à se sentir moins raciste que les personnes racisées : « Je ne vois pas la race donc je ne suis pas raciste », peut-on être tenté·e de penser, quand la réalité serait davantage : « Je ne vois pas la race parce que je ne suis pas racisé·e. »

Plus absurde, le fait d’être blanche confère une certaine légitimité au discours d’une personne sur le racisme, alors même qu’elle devrait être considérée comme moins légitime a priori. Ainsi, poursuit bell hooks, parler racisme pour une personne « racisée » revient à prendre des risques, celui d’être considérée comme ne défendant que sa personne, ses intérêts, comme étant trop « agressive » : on ne montre pas au dominant son privilège, c’est politiquement incorrect. La personne blanche, elle, a tout à y gagner, puisqu’elle est vue et a appris à se voir comme n’étant pas concernée par le racisme. Sa lutte anti-raciste sera donc perçue comme une preuve d’intelligence et de civilisation, un acte généreux parce que désintéressé... alors qu’elle est partie prenante du racisme en tant qu’elle en bénéficie.

Bell hooks ajoute un point fondamental : que la connaissance théorique de ce privilège n’entraîne pas nécessairement de changements comportementaux. Elle prend l’exemple d’une professeure de gauche, qui veut bien faire, écrit un livre sur l’intersection entre race et sexe, a une représentation flatteuse d’elle-même, la certitude qu’elle est anti-raciste… mais ne se montre pas vigilante sur son comportement, qu’elle devrait modifier pour être en accord avec sa pensée.

Bell hooks écrit ainsi : « Alors que c’est un point positif de notre culture que les gens veuillent voir le racisme disparaître, c’est paradoxalement ce désir sincère qui met en évidence le fait que cette affirmation fausse persiste, selon laquelle on en a terminé avec le racisme, que nous ne sommes pas une nation suprémaciste blanche[10]. »

Voilà, indissociablement liée à la discrimination raciste, une des facettes du privilège blanc, nié au même titre que le privilège masculin[11].

Quelques privilèges blancs

Des chercheuses et des personnes racisées ont listé quelques expressions du privilège blanc[12], « un sac à dos invisible et sans poids, rempli de fournitures spéciales, cartes, passeports, carnets d’adresses, codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc[13] », selon la définition de Peggy McIntosh, chercheuse états-unienne blanche.

J’utilise ici les mots « race » ou « couleur de peau » en tant qu’ils renvoient les individus à un groupe social déterminé par le racisme[14]. Le racisme en France se focalise de plus en plus sur une culture ou une religion supposées, en conservant pour stigmate l’apparence physique[15] (ou le nom). Le racisme « s’adaptant » aux personnes qu’il racise, il varie selon le groupe social concerné, en brouillant le sens des mots. Ainsi parle-t-on d’étrangers et d’étrangères, d’Arabes, de Noir·e·s, de Rroms, d’immigré·e·s, d’immigré·e·s de deuxième ou de troisième génération (!), de musulman·e·s, de personnes d’origine étrangère, mélangeant des concepts eux-mêmes parfois on ne peut plus flous[16], au service d’une légitimité dont la seule pertinence est de justifier une hiérarchie. C’est la personne qui racise qui fait de la race une réalité sociale. Le terme race se rapporte donc à un contenu variable.

En ce qui concerne les discriminations elles-mêmes, quelques travaux reposent sur des statistiques ethno-raciales, entendues en des termes sociologiques, comme relevant de « l’attribution d’une nationalité ou d’une origine ethnique à un groupe par la population majoritaire, sur la base de traits réels ou imaginaires, physiques ou culturels[17] ». (Elles sont autorisées, par dérogation, au cas par cas, par la CNIL, si elles respectent certaines règles.)

Cependant il est peu pertinent, pour cerner les discriminations, étant donné la nature du racisme, de demander à une personne à quel groupe elle se sent appartenir. Il est plus pertinent d’essayer de comprendre à quel groupe elle est renvoyée par autrui[18], et à quel moment elle a le sentiment d’être victime de discrimination. Précisons que selon l’historien Pap Ndiaye, « les personnes minorées sont plutôt réticentes à qualifier comme discriminatoires leurs situations vécues[19] », situations d’abord ressenties comme des échecs personnels. La question des statistiques est toujours délicate, certainement davantage dans ce domaine que dans d’autres, mais elles apportent néanmoins des éléments éclairant un rapport de force bien réel[20].

En miroir de ces discriminations ethno-raciales, le privilège blanc est donc l’absence de discriminations de cet ordre (voir « Briser le tabou du “privilège” pour lutter contre le racisme et le sexisme »), qui vont des micro-agressions quotidiennes aux discriminations graves et aux pires violences[21]. Et force est de constater qu’en France, la diffusion (la réalisation ?) de travaux sur le sujet est loin de permettre à tout un chacun de prendre conscience de la réalité et des spécificités de ces phénomènes, notamment si on les compare à la question du sexisme[22].

La liste des privilèges en question permet de prendre la mesure de la norme blanche dans laquelle nous vivons, et des discriminations qu’elle entraîne, de manière intentionnelle ou non, sur la vie des personnes racisées[23]. Et des avantages qui en découlent pour les personnes blanches.

Ce sont des atouts dont la « normalité » est à la source de l’invisibilité, et qui sont donc difficilement identifiables par les personnes qui en bénéficient et ne partagent pas, de fait, l’expérience de la discrimination avec les personnes qui la subissent.

L’ampleur de ces atouts, comme celle des discriminations qu’ils reflètent, varie considérablement selon l’âge, la classe, l’orientation sexuelle, le fait de vivre ou non un handicap, le sexe, etc. Leur nature change également selon les axes qui se croisent. C’est toute la problématique de l’intersectionnalité.

– Il est très rarement fait allusion à la couleur de ma peau : la couleur est le propre des races autres que la mienne[24].

– Les vêtements de couleur « chair » et les pansements sont en général adaptés à la couleur de ma peau.

– Il est très peu probable que je sois présenté·e ou défini·e par la couleur de ma peau[25].

– Il y a peu de chance qu’une personne inconnue touche mes cheveux dans la rue.

– Les produits de beauté ont été pensés pour être la plupart du temps adaptés à la couleur de ma peau ou à la texture de mes cheveux. Ce sont les produits par défaut (comme les shampooings « cheveux normaux ») : je n’ai pas besoin de les chercher dans un rayon particulier[26].

– Il y a très peu de chances que je sois victime de violences ou tué·e pour la seule raison que j’ai la peau blanche[27].

– Les personnes de ma race sont largement représentées au sein du pouvoir politique[28].

– Mes yeux n’ont pas de forme particulière, pas plus que mon nez ou mes cheveux, quand ceux de personnes d’autres races sont « bridés », « épatés », « crêpus »…

– Je n’ai pas besoin d’éduquer mes enfants à être conscient·e·s du racisme systémique pour les protéger dans leur vie quotidienne.

– Je peux être premier ou première de la classe ou gagner un prix sans être présenté·e comme un modèle d’intégration[29].

– Il est très peu probable que je sois pris·e pour un voleur ou une voleuse sur la seule base de ma race[30].

– Si j’ai du mal à obtenir à un poste élevé, je peux être sûr·e que ma race n’est pas le problème[31].

– Je ne suis pas considéré·e comme une personne dont on devrait tolérer la différence, puisque je représente la norme. C’est au contraire moi qui peux, ou non, tolérer la différence des « autres »[32].

– Je suis assuré·e que l’histoire (des sciences, de lettres, des arts...) représente de manière majoritaire et positive les représentants de ma race[33].

– Je peux être sûr·e que si l’on fait preuve d’infantilisation, de condescendance ou de paternalisme à mon égard, ce n’est pas en raison de ma race.

– Si je suis jeune, je ne suis pas assimilé·e à un·e délinquant·e sur la seule base de ma race[34].

– Si ma candidature est écartée lors d’une recherche de logement[35] ou de travail[36], je ne me demande pas si c’est en relation avec ma race (ou mon nom, mon accent, mon adresse).

– Je peux jurer, m’habiller avec des vêtements d’occasion ou ne pas répondre au courrier sans que les gens attribuent ces choix aux mauvaises mœurs, à la pauvreté ou à l’illettrisme de ma race.

– Je peux être sûr·e que mes enfants recevront du matériel scolaire qui témoigne de l’existence de leur race, et pas seulement dans des situations dévalorisantes, problématiques ou exotiques[37].

– Les films et les représentations populaires de manière générale ne charrient pas de stéréotypes liés à ma race[38].

– Les « questions » ou « problèmes » liés à la race ne me concernent pas : on parle de « question noire », de « diversité » ou de « minorités visibles », jamais de « question blanche »[39].

– De par ma culture, j’ai peu de réticence à laisser de côté les points de vue et les apports de gens d’autres races, y compris sur le sujet du racisme[40].

– Des personnes de ma race ne seront pas accusées de se regrouper en un ghetto si elles vivent au même endroit.

– Je peux facilement trouver des affiches, des cartes postales, des livres d’images, des poupées, des jouets et des magazines pour enfants représentant des gens de ma race.

– Je n’ai pas été conditionné·e à ne pas m’aimer et à me sentir inférieur·e en raison de ma race[41].

– Il est fort peu probable que l’on me demande d’où je viens dans l’une des premières conversations que j’ai avec une personne.

– Je ne ressens pas le besoin de travailler de manière irréprochable dans l’espoir d’éviter de subir de la part d’autres personnes des comportements négatifs liés à leurs préjugés sur ma race.

– J’ai très peu de chance de subir un contrôle d’identité par la police sans raison apparente[42].

– Je peux critiquer notre gouvernement ou dire à quel point sa politique me fait peur sans être vu·e comme quelqu’un qui n’est pas de la même culture.

– On ne me demande jamais de m’exprimer au nom de tous les membres de mon groupe racial.

– Je peux être à peu près sûr·e, dans le cas où je demande à parler au « responsable », d’avoir affaire à quelqu’un de ma race.

– Je peux avoir une odeur corporelle forte, manger avec les doigts, mâcher du chewing-gum bruyamment, ou encore parler fort sans m’inquiéter d’entacher la réputation des gens de ma race.

– Je me sentirai bienvenu·e et « normal·e » dans la plupart des situations liées à la vie publique, institutionnelle et sociale[43].

– Je ne suis pas réduit·e à ma race : je suis un individu quand d’autres sont « asiatiques », « arabes », « noir·e·s »...

– Je peux m’inquiéter du racisme sans avoir l’air de défendre des intérêts égoïstes. Au contraire, je gagnerai en reconnaissance sociale.

– Rien ne m’oblige à avoir conscience ni de la couleur de ma peau, ni des privilèges que m’octroie ma race.

[À suivre : Le privilège masculin]

Tous mes remerciements à V. A. pour sa relecture et son éclairage sur le sujet.

Articles précédents
Pourquoi nous avons besoin du féminisme en France au XXIe siècle
Domination masculine : elle crève les yeux jusqu'à en être invisible
Briser le tabou du privilège pour lutter contre le racisme et le sexisme


[1] Horia Kebabza, « “L’universel lave-t-il plus blanc ?” : “Race”, racisme et système de privilèges »Les Cahiers du CEDREF (Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes), n° 14, 2006, « (Ré)articulation des rapports sociaux de sexe, classe et “race” », p. 145-172.

[2] « Racisé·e » signifiant « renvoyé·e à une race », quand bien même la race est sans fondement biologique. Voir « Domination masculine : elle crève les yeux jusqu’à en être invisible », 13 décembre 2013.

[3] Rokhaya Diallo, journaliste, militante antiraciste dans l’association Les Indivisibles, « Le privilège blanc », colloque Sous les masques du « racisme anti-Blancs ». Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui, 9 février 2013.  

[4] On trouvera par exemple sur le sujet des textes très intéressants de Pierre Tevanian en français, et de Peggy McIntosh, traduite en partie en français, qui ont pour intérêt principal de s’interroger sur leur place de blanc·he dans le rapport de domination de race.

Peggy McIntosh, « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack » (extrait en anglais), partiellement traduit en français par l’association Mille Babords.
Pierre Tevanian, « La question blanche. 3. Le privilège blanc. », Les mots sont importants, 2 janvier 2008.

[5] Le Nègre Inverti, « Privilège blanc et circulation inégalitaire de la parole », blog Negreinverti, 12 décembre 2013 : « À un niveau personnel, tant que je reste dans une dynamique individuelle d’écriture, mon rôle est de savoir qui je cite, quelle parole je diffuse, à qui je donne de l’importance. Ce n’est pas parfait, loin de là, mais c’est désormais un effort constant de réflexions sur qui est-ce qui doit prendre de la place dans mes écrits, dans mes posts FB, dans mes tweets, et comment cette place doit être prise. Bien sûr que je citerai encore des blancs, s’ils ont une analyse à apporter sur un point important, et surtout, si cette analyse est faite avec une réflexivité sur leur position de blancs. Mais je ne veux pas ignorer les non-blancs non stars, non intellectuels, ou alors, diffuser leurs propos d’une manière qui les confine dans le témoignage à côté des blancs qui seraient dans l’analyse, la vraie. C’est de la violence mes ami·e·s, de la vraie violence symbolique. »

[6] Kimberlé Crenshaw, Neil Gotanda, Gary Peller et Kendall Thomas, Critical Race Theory: The Key Writings That Formed the Movement,  New York : The New Press, 1996, sur le croisement entre race, genre, orientation sexuelle et classe.               

[7] Tammouz Al-Douri, spécialisé en droit des discriminations, « Sous l’universalisme, les discriminations indirectes », Contretemps, 1er mai 2013 : « [Les discriminations indirectes, les plus difficilement qualifiables] les plus massives, produites par la norme apparemment neutre et universelle, lui posent problème [à l’universalisme.] Comment concevoir que l’universel puisse être discriminant ? Elles le menacent également car les discriminations indirectes témoignent de l’injustice que l’égalité formelle peut engendrer et constituent un argument en soi pour les revendications d’égalité réelle des groupes discriminés. Elles mettent un nom sur le sentiment d’injustice et la frustration que peuvent éprouver les victimes face à un ensemble de normes qui leur est présenté comme neutre. Mais surtout, elles qualifient juridiquement les discriminations qui sont produites à grande échelle, de manière intentionnelle ou non, sous couvert de neutralité et ouvrent la voie vers une action en justice pour y mettre fin. »

[8] « bell hooks » est le pseudonyme, volontairement écrit sans majuscules, de Gloria Jean Watkins, universitaire noire états-unienne, auteure par exemple de Ain’t I a Woman?: Black women and feminism (Cambridge : South End Press, 1981), en référence à la phrase de l’ancienne esclave Sojourner Truth, et Feminism is for Everybody: Passionate Politics (Cambridge : South End Press, 2000).

[9] Dans le cadre d’ateliers d’écriture et de réflexion autour du racisme, bell hooks évoque la première fois où chacun·e a eu conscience de la question de la race : « Individual white people, moving from denial of race to awareness, suddenly realize that white-supremacist culture encourages white folks to deny their understanding of race, to claim as part of their superiority that they are beyond thinking about race. », Teaching Community: A Pedagogy of Hope, New York : Routledge, 2003.

[10] « While it is a positive aspect of our culture that folks want to see racism end, paradoxically it is this heartfelt longing that underlines the persistence of the false assumption that racism has ended, that this is not a white-supremacist nation. »

[11] Peggy McIntosh, « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack » (extrait en anglais) : « Thinking through unacknowledged male privilege as a phenomenon, I realized that since hierarchies in our societies are interlocking, there was most likely a phenomenon of white privilege which was similarly denied and protected. » : « En me penchant sur le phénomène de la non-reconnaissance du privilège masculin, j’ai réalisé, puisque les hiérarchies dans notre société s’imbriquent les unes dans les autres, qu’il y avait très probablement un phénomène de privilège blanc pareillement nié et protégé. »

[12] Rokhaya Diallo, « Le privilège blanc », colloque Sous les masques du « racisme anti-Blancs ». Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui, 9 février 2013.
Horia Kebabza, « “L’universel lave-t-il plus blanc ?” : “Race”, racisme et système de privilèges »Les Cahiers du CEDREF (Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes), n° 14, 2006, « (Ré)articulation des rapports sociaux de sexe, classe et “race” », p. 145-172.
Ms Dreydful, « Parlons privilège blanc, voulez-vous ? », blog Ms Dreydful, 29 mars 2013.
Peggy McIntosh donne 50 exemples, dont 26 apparaissent dans cet extrait de « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack ».

[13] Peggy McIntosh, « White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack » (extrait en anglais).

[14] Pap Ndiaye, La condition noire, Essai sur une minorité française, Paris : Calmann-Lévy, 2008, p. 33 : « Les “races” n’existent pas en elles-mêmes, mais en tant que catégories imaginaires historiquement construites. »

[15] «  […] quoi que je fasse dans ce pays, en dépit de mon lieu de naissance et de résidence, malgré mon appartenance juridique à la communauté nationale française, quels que soient mes positionnements politiques, mes dispositions philosophiques et morales, mes idées métaphysiques et religieuses, je risque fort, de par un certain nombre de stigmates que je porte, d’être perçu irrémédiablement et désigné par un nombre assez important de personnes comme un « Arabe » et un musulman. », Faysal Riad, « De quoi, de qui veut-on parler lorsqu’on utilise le mot “arabe”... pour les autres, et pour soi-même ? », Les mots sont importants, 9 novembre 2009.

[16] Qu’est-ce qu’être noir·e puisque la race n’existe pas ? Avoir une certaine couleur de peau ? Voir Sarah Barness, « Striking Photos Challenge The Way We See Blackness », Huffington Post, 13 février 2014.
Qu’est-ce qu’être « arabe » ? Être arabe est distinct d’être originaire du Maghreb, distinct d’être arabophone, d’être musulman·e, etc., voir Faysal Riad,  « De quoi, de qui veut-on parler lorsqu’on utilise le mot “arabe”... pour les autres, et pour soi-même ? », Les mots sont importants, 9 novembre 2009.

[17] Jean-Louis Pan Ké Shon, « Discrimination au logement et ségrégation ethno-raciale en France », Les après-midi, n° 19, Profession banlieue, 15 mars 2011.

[18] François Héran (ex-directeur de l’INED), « Les statistiques ethniques “interdites” en France : une belle hypocrisie », Le Plus du Nouvel Observateur, 24 avril 2012.

[19] Pap Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris : Calmann-Lévy, 2008, p. 260.

[20] Véronique De Rudder et François Vourc’h, « Quelles statistiques pour quelle lutte contre les discriminations ? »Journal des anthropologues, n° 110-111, 2007, « De l’anthropologie de l’autre à la reconnaissance d’une autre anthropologie », p. 373-378 : « Cela ne signifie pas que toute enquête soit impossible, dès lors que ses méthodes excluent la conservation de fichiers permettant d’imputer une “race” ou une “ethnicité” à des personnes, et qu’on y reste au plus près des catégories “spontanées”, soit celles qui s’imposent dans les rapports de forces d’une conjoncture sociale, économique et politique elle-même changeante. »

[21] Une quantité monumentale d’exemples est donnée en anglais sur le tumblr « This is White privilege » par des internautes.

[22] Je pense notamment aux rapports et aux études – ou leur synthèse par des blogueuses – que l’on trouve sur Internet.

[23] Je précise que bénéficiant du privilège blanc, il m’est difficile d’en saisir l’ampleur et les conséquences dans mille et une situation de la vie quotidienne. Je le découvre, de manière forcément partielle, au fur et à mesure de mes lectures et conversations, et suis consciente que cet exercice, indispensable à l’échelle individuelle, a des limites dans le cadre d’un article sur le sujet.

[24] Rokhaya Diallo, « Le privilège blanc », colloque Sous les masques du « racisme anti-Blancs ». Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui, 9 février 2013.

[25] « En général, les Blancs sont posés comme la normalité détentrice de tous les attributs généraux face aux particularités des minorités. Considérés comme la base à partir de laquelle se définit l’altérité, ils sont la norme implicite. Pour évoquer une personne blanche, nul besoin d’indiquer sa couleur de peau. Dire : “J’ai croisé un homme dans le métro”, c’est présupposer que ledit homme est blanc. En revanche, pour les minorités on précise : “Un Asiatique, un Arabe a fait ça”. », Rokhaya Diallo, « Le privilège blanc », colloque Sous les masques du « racisme anti-Blancs ». Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui, 9 février 2013.

[26] « Parler “d’ethnique” c’est rendre l’appartenance minoritaire particulière. L’ethnicité est “l’humanité des autres”, les individus blancs étant positionnés en dehors de toute considération ethno-raciale. Jamais ceux-ci ne sont perçus à travers un prisme racial. Plusieurs secteurs de la grande distribution se sont appropriés le mot “ethnique” : dans l’industrie alimentaire, le terme s’est substitué à “exotique” et dans le domaine des cosmétiques, les produits de beauté « ethniques » sont ceux réservés aux femmes non-blanches. », Rokhaya Diallo, « Le privilège blanc », colloque Sous les masques du « racisme anti-Blancs ». Réflexions sur les enjeux du racisme et de l’antiracisme aujourd’hui, 9 février 2013.

[27] Rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2008, voir « Victimes de la violence raciste et antisémite », p. 22.
Fausto Giudice, Arabicides : une chronique française, 1970-1991, Paris : La Découverte, 1992.
France culture, émission Sur les docks,« Marcher – encore – pour l’égalité », 22 mai 2013.

[28] Éric Keslassy, note Ouvrir la politique à la diversité, institut Montaigne, janvier 2009. Voir la conférence au cours de laquelle l’auteur expose ses conclusions en dix minutes, puis où s’expriment les femmes politiques Rama Yade et Najat Vallaud-Belkacem et l’historien Pap Ndiaye. 

[29] Said Bouamama, « L’intégration contre l’égalité », Les mots sont importants, 2 novembre 2005.

[30] Marie Piquemal, « Cinq clichés sur les gens du voyage », entretien avec l’anthropologue Marc Bordigoni, Libération, 23 juillet 2013.

[31] Pap Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris : Calmann-Lévy, 2008, p. 276 : « […] contrairement à l’opinion commune, plus la position sociale est élevée, plus la discrimination raciale est susceptible de se faire sentir dans le monde du travail. »

[32] Pierre Tevanian, « En finir avec l’antiracisme d’État. Limites et mérites de la tolérance (4e partie) », Les mots sont importants, 11 décembre 2013. 

[33] Tandis que des pans entiers de l’histoire de l’humanité restent à reconnaître ou à révéler : l’apport des femmes, des non-blanc·he·s, de toutes celles et ceux qui ont fait et font l’objet d’une domination.
Béatrice Didier, Antoinette Fouque et Mireille Calle-Gruber, Le dictionnaire universel des créatrices, Paris : éditions Des Femmes et Belin, 2013, 4 800 p. 
Jean-Michel Djian, « Les manuscrits sauvés de Tombouctou », Le Monde, 7 février 2013. Projet « Manuscrits de Tombouctou », pour la sauvegarde, la traduction et l'exploitation de manuscrits en arabe et en langues africaines transcrites en écriture arabe, témoignant d’une recherche scientifique méconnue, allant du XIIIe au XXe siècle.
Aux États-Unis d’Amérique il était interdit aux esclaves de déposer des brevets pour leurs inventions, que s’appropriaient leurs maîtres. Voir Yves Antoine, Inventeurs et savants noirs, Paris : L’Harmattan, 2012. 

[34] Gregory Derville, « La stigmatisation des “jeunes de banlieue” », Communication et langage, vol. 113, 2007, p. 104-117.

[35] Jean-Louis Pan Ké Shon, « Discrimination au logement et ségrégation ethno-raciale en France », Les après-midi, n° 19, Profession banlieue, 15 mars 2011.

[36] Cris Beauchemin, Christelle Hamel, Maud Lesné, Patrick Simon et l’équipe de l’enquête TeO, « Les discriminations : une question de minorités visibles », Population et Sociétés, n° 466, avril 2010. 
Rapport public de Roger Dauroux, La lutte contre les discriminations ethniques dans le domaine de l’emploi, éd. ministère de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, 2005, voir quelques exemples p. 7.

[37] Rapport Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires, //medias.formiris.org/atoutdoc_rapports_331_1.pdf réalisé par l’université de Metz pour le compte de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité, sous la direction de Pascal Tisserant et Anne-Lorraine Wagner, 2008, p. 117-137 (en voir aussi la synthèse).

[38] Éric Macé, « Des “minorités visibles” aux néostéréotypes. Les enjeux des régimes de monstration télévisuelle des différences ethnoraciales », Journal des anthropologues, hors-série Identités nationales d’État, 2007, p. 69-87. 

[39] Pierre Tevanian, « La question blanche », Les mots sont importants, 2 janvier 2008. 

[40] Houria Bouteldja et Sadri Khiari, « Ni pote, ni soumis. “Nous ne serons pas sauvés par l’antiracisme blanc” », 12 mai 2012. 

[41] Voir le livre du psychiatre français (martiniquais) Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs (Le Seuil, 1952), un ouvrage fondamental sur les conséquences psychologiques de la colonisation chez les Antillais·e·s, dans lequel le médecin veut entreprendre la désaliénation des Noir·e·s, auxquel·le·s la colonisation a appris à se considérer comme inférieur·e·s : « Ce travail vient clore sept ans d’expériences et d’observations ; quel que soit le domaine par nous considéré, une chose nous a frappé : le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique. » « L’infériorisation est le corrélatif indigène de la supériorité européenne. Ayons le courage de le dire : c’est le raciste qui crée l’infériorisé. »

Il cite en exergue de son livre cette phrase d’Aimé Césaire issue du Discours sur le colonialisme : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement le désespoir, le larbinisme. » (Paris : Présence Africaine, 1955, p. 20)

Voir aussi l’effet du racisme et des représentations racistes sur la perception de soi au travers de l’expérience de la poupée noire et de la poupée blanche menée avec des enfants par les psychologues Mamie et Kenneth Clarck en 1947 aux États-Unis, quand le pays était ségrégationniste.

[42] CNRS, « Police et minorité visible : les contrôles d’identité à Paris », enquête de Fabien Jobard et René Lévy à Paris, 2009.

[43] Yael Brinbaum, Mirna Safi et Patrick Simon, « Les discriminations en France : entre perception et expérience », Documents de travail, n° 183, INED. 
L’exemple de la police et de l’hôpital : Marc Loriol, Valérie Boussard et Sandrine Caroly, « Discrimination ethnique et rapport au public : une comparaison interprofessionnelle », plateforme HAL Sciences humaines et sociales, 8 septembre 2010.


15/03/2014